P comme prêt

La métamorphose fut frappante ces dernières semaines : c’est un prince Philippe libéré sinon soulagé que nous avions rencontré à la remise du Prix du Fonds de la princesse Mathilde puis à celle de son propre Fonds. Un homme bien plus décontracté qu’il n’y a guère comme ont aussi pu le constater les participants aux 20 km de Bruxelles.

Certains commentateurs qui n’ont jamais mis un pied au Palais royal ou qui n’ont croisé le Prince qu’à une réception, une coupe de champagne en main, pourront toujours prétendre le contraire mais il ne fait pas de doute que l’héritier du trône est prêt à assumer sa fonction et, osons le mot sans y coller stupidement une signification mystique : sa mission.

Comme son père, la meilleure école de préparation pour monter sur le trône est bien celle d’avoir dirigé près de 85 missions (!) économiques depuis la fin de 1993.

C’est là que les ministres mais surtout les hommes d’affaires ont pu découvrir que derrière le Prince jadis timide se nichait un chef d’Etat en devenir.

Mais en même temps, on ne balaie pas non plus du revers de la main la préparation “belgo-belge” à la fonction : des centaines de visites sur le terrain qui ont alterné avec des formations spécialisées tout en disposant dès septembre 1992 de sa propre “Maison” qui lui a permis d’imposer des accents plus personnels.

Il est faux de prétendre que Philippe a été moins bien formé que Willem-Alexander : comme ce dernier, notre futur Roi a organisé des rencontres d’une dizaine de personnes d’horizons et d’intérêts totalement différents. Il a aussi mis sur pied des tables rondes pour en apprendre davantage sur des grands thèmes de société. A cela il faut ajouter des dizaines d’audiences qui n’ont pas toutes été médiatisées. Ce qui nuance pour le moins l’idée que le prince Philippe était coupé des réalités du monde. Même s’il est vrai que certains diplomates et militaires ont parfois eu tendance à vouloir, malheureusement, le surprotéger…


H comme humaniste

Par les temps qui courent, l’humanisme n’occupe guère la une des médias ; au siècle de l’immédiateté électronique, l’on s’intéresse bien plus à des bimbos écervelées et shampouinées qu’à ceux qui se forment par la lecture des grands auteurs ou qui veulent rendre service à autrui sur des terrains difficiles.

Il faudra s’y faire : le roi Philippe n’a jamais été un jet-setter effréné mais un homme qui cultive de longue date les valeurs humanistes tout en les appliquant : dans une grande discrétion qui était voulue, il a participé à diverses missions humanitaires comme par exemple en 1985 après l’éruption du volcan Nevado del Ruiz en Colombie. Il a aussi travaillé à deux reprises dans le mouroir de Mère Teresa à Calcutta. On le retrouva également et tout à fait incognito aux côtés d’une équipe de Médecins sans frontières dans un camp de réfugiés de la guerre de Somalie.

Une expérience formidable que ce séjour dans le désert de Gode qui a laissé des traces car Philippe fut réellement marqué par ces hommes et ces femmes “qui gardaient une incroyable dignité malgré leur souffrance”.

Philippe, en fait, a toujours été passionné par l’être humain et sa place dans la société. Et il fut et restera certainement à l’écoute de la fragilité. D’où aussi un grand nombre de visites chez ceux qui sont en marge ou exclus de la société.

Loin du glamour et la superficialité, le Prince visita ainsi à plusieurs reprises des centres de désintoxication pour cerner tous les aspects de la problématique.

“J’ai développé une affection particulière pour les jeunes victimes de la toxicomanie et une admiration sans bornes devant leurs efforts pour s’en sortir” . “Certains d’entre eux” , ajoutait-il “sont de vrais héros par leur démonstration de force et de courage pour retrouver l’estime de soi. Même quand ils ont touché le fond d’eux-mêmes, il existe toujours en eux un espoir qui ne demande qu’à être ravivé par la reconnaissance et l’attention des autres”…


I comme interculturel

Certains milieux nationalistes flamands n’ont jamais digéré les propos forts du prince Philippe au rédacteur en chef du magazine “Story”, fin 2004, où, sans mettre de gants, il se disait prêt à combattre l’extrême droite flamande. Certains en ont déduit que notre septième Roi était hostile à la Flandre.

Drôle de conception quand on sait que le prince Philippe et la princesse Mathilde ont décidé de confier leurs enfants dès leur plus jeune âge à l’enseignement néerlandophone et que le couple compte de nombreux amis flamands.

Mieux encore, Philippe a toujours été un des plus grands zélateurs de l’unité dans la diversité. Sans doute le meilleur outil qui est ici à sa disposition est le Fonds Prince Philippe qu’il a créé en 1998.

Son objectif ? “Contribuer à favoriser le dialogue entre les différentes communautés de notre pays afin de stimuler, au-delà des différences linguistiques, une plus grande reconnaissance mutuelle (...).”

Parmi les nombreux projets d’échanges, on épinglera le programme Belgodyssée qui rassemble de jeunes journalistes néerlandophones, francophones et germanophones autour de reportages communs qui sont diffusés dans l’ensemble du pays. Et puis il y aussi le programme Erasmus Belgica qui permet à des professeurs et des étudiants de s’immerger dans les institutions d’une autre communauté linguistique. Depuis 1998, des milliers de jeunes ont ainsi pu apprendre à connaître leurs compatriotes des autres communautés et moult amitiés en sont issues.

Pour le roi Philippe, “notre force à nous Belges, est cette connaissance des langues et cette faculté d’intégrer d’autres cultures” . Mais il y a un autre plus : “Ce qui m’a frappé à l’étranger, lors de rencontres avec des Belges occupant des postes importants dans les organisations de toutes sortes, ce sont précisément ces facultés de compromis, de flexibilité et d’ouverture qui nous sont propres.”


L comme lucide

Sera-t-il un Albert III voire un Baudouin II ? Et si notre septième Roi était surtout lui-même ?

Beaucoup d’observateurs critiques se sont posés la question car ils redoutent que, le Prince ayant été largement formé – et même élevé – par le roi Baudouin, le septième Roi soit tenté d’emprunter des voies plus personnelles qui pourraient l’amener à entrer en collision frontale avec le monde politique. Et d’agiter le spectre d’une nouvelle crise royale à l’instar de celle d’avril 1990 où le roi Baudouin se mit en réserve de la… monarchie, le temps que les Chambres réunies promulguent la loi sur la dépénalisation partielle de l’avortement que sa conscience lui empêchait de signer mais qu’il entendait quand même voir avalisée.

Une telle situation n’est pourtant plus du tout envisageable. Car ce geste de notre cinquième Roi a fait sérieusement vaciller son trône même si une bonne frange sinon la majorité de la population ne lui a jamais reproché son objection de conscience, tout au contraire.

Mais Philippe sait pertinemment bien ce qui lui en coûterait de faire ne fût-ce qu’une fois la grève de la signature. Et on peut penser que, comme Albert II, il signera des lois qui peuvent poser problème à ses convictions personnelles.

Philippe connaît aussi très bien l’histoire de la famille royale et la destinée de son grand-père Léopold III voire celle d’Albert Ier, qui lui aussi osa encore braver le monde politique.

Bref, le nouveau Roi est très lucide. Il aura aussi suivi attentivement les premières réactions politiques après l’annonce de l’abdication d’Albert II. Si dans ses premiers pas de souverain, il ne devrait guère être titillé par la rue de la Loi, il sera surveillé en permanence en vue des élections de mai 2014. Par les partis flamands qui à tort ou à raison estiment devoir suivre la N-VA dans certaines de ses folies, mais aussi par les francophones devenus eux aussi bien plus critiques qu’autrefois.


I comme international

Le monde, le prince Philippe l’a certes découvert de plus en plus à l’occasion de ses missions économiques, mais dès la fin de ses études, il s’efforça d’en identifier déjà les contours.

Comme on l’a dit par ailleurs, il participa à diverses missions humanitaires mais fit aussi de nombreux voyages d’études qui lui permirent aussi de renforcer ses connaissances sur la planète.

En 1984 par exemple, il alla à la rencontre des Inuits en Alaska alors que l’année suivante le roi Baudouin invita à l’accompagner en visite officielle au Japon.

Puis bien avant ses missions économiques qu’il réitéra à plusieurs reprises, le Prince fit la découverte de la Chine pendant un mois en 1986. L’occasion de se rendre successivement dans plusieurs grandes villes mais aussi de faire la connaissance de Jiang Zemin, qui était à l’époque le maire de Shanghai avant d’accéder au niveau national supérieur.

En 1988, ce furent la Turquie et l’Inde qui figurèrent à son programme, mais les événements se produisant en Europe centrale et orientale, avec la chute du communisme, l’interpellèrent vivement.

Il suivit donc de près les grandes mutations qui allaient changer la face de l’Europe et de l’Union européenne. A partir de ce moment, le Prince entama un vaste tour de cette région, là encore de manière incognito. Un périple qui le mena notamment en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Bulgarie et enfin à Berlin. C’est aussi à ce moment qu’il rencontra une série de personnalités polonaises de premier plan comme bien entendu Lech Walesa mais aussi Bronislaw Geremek et le Premier ministre Tadeusz Mazowiecki. Une manière de percevoir les grands changements politiques et économiques dans ce qui était de moins en moins le “Bloc de l’Est”. Il compléta sa vision en allant encore en Ukraine, en Russie et en ex-Yougoslavie. Et pour ne pas rester en si bon chemin, il entama un autre cycle l’amenant en Egypte, en Algérie et en Afrique du Sud.


P comme philosophe

Philippe, le Roi Philosophe ? C’est en tout cas celui de nos souverains qui connaît le mieux les grands penseurs. Et cela dans le texte… En version originale quoi…

C’est une passion déjà ancienne… Car lorsque l’auteur de ces lignes rencontra pour la première fois le futur Roi des Belges au printemps de 1993 afin de faire plus ample connaissance avec lui avant de l’accompagner sur le terrain, le Prince l’interpella déjà sur ses propres connaissances en la matière…

Si Philippe s’est plongé avec un réel enthousiasme dans des écrits qui ne sont quand même pas faciles, c’était pour une question de curiosité intellectuelle : à travers l’étude de la philosophie et de l’histoire de la philosophie, il voulait mieux connaître le monde actuel.

Tout logiquement, Philippe commença par se plonger dans la pensée de la Grèce ancienne.

Normal : c’est le fondement de la pensée occidentale… Philippe ne rechignant pas devant l’effort alla jusqu’à apprendre le grec ancien car il voulait “mieux apprécier cette pensée dans toute sa beauté”.

Le Prince avait commenté son attirance pour les écrits philosophiques : “Pouvoir se faire son propre jugement des choses, c’est apprendre l’autonomie dont on a besoin dans la vie. Cette autonomie n’est pas basée sur un cadre de pensée rigide ou une volonté de tout faire sans écouter l’avis des autres, au contraire, elle invite à mieux écouter les autres.”

L’intérêt philosophique ne se limita pas à la lecture des Anciens. A l’occasion de ses voyages d’étude mais aussi des missions économiques, le Prince a aussi veillé à comprendre la pensée orientale.

Si la philosophie chinoise lui tient aussi à cœur, il s’est aussi intéressé à la religion hindoue et au bouddhisme. Et au-delà de la lecture des œuvres de référence en la matière, le Prince a aussi toujours veillé à découvrir toutes les autres formes de littérature ancienne et contemporaine.


P comme père

On dit que le mariage change un homme mais la paternité le transforme encore plus. Ce fut en tout cas très perceptible pour le prince Philippe après la naissance de sa fille Elisabeth le 25 octobre 2001, qui serait suivie de celles de Gabriel, Emmanuel et Eléonore.

Très vite, le Prince fut un papa très attentionné pour sa descendance. Jusqu’à lui passer certains caprices ? Oui, car dans une interview la princesse Mathilde reconnut que ses enfants aimaient bien rester seuls avec leur père.

Non seulement il joue avec eux, mais il les gâte également, allant jusqu’à leur chercher à manger dans l’un ou l’autre fast-food proche du château de Laeken…

Si contrairement à ce qu’on a aussi écrit, le Prince n’était pas si impatient que ça à monter sur le trône, c’était aussi parce que Mathilde et davantage encore lui n’avaient nulle envie de donner une éducation par nurses interposées à leurs enfants.

Et puis, Philippe ne connaît que trop le prix d’une enfance solitaire avec des parents absents ou indifférents voire en bagarre que pour ne pas offrir une éducation la plus normale possible à ses propres enfants…

Pourtant, ce ne fut pas toujours aisé de mener une vie de famille normale car en dehors de leurs activités communes, tant le Prince que la Princesse avaient un agenda personnel chargé. Philippe et Mathilde ont dû dès lors se montrer inventifs dans la gestion du temps de la famille. Jusqu’ici le Prince s’efforçait de conduire ses enfants au Sint-Jan Berchmansinstituut tous les matins alors que la Princesse les y récupérait en fin de journée. Philippe voudrait continuer à le faire mais ce ce ne sera pas évident pour des raisons d’agenda et de sécurité.

Le Roi n’en restera pas moins un très fier père comme il l’avait dit récemment, heureux de “servir de modèle à (ses) enfants, tout en se réjouissant que bientôt ils le dépasseront” … Et inversement : alors que les enfants princiers suivent des cours de piano, le Prince s’y est à son tour initié…


E comme équipe

La reine Paola dirigeait la Fondation qui porte son nom, mais cela n’empêchait pas Albert II de s’y intéresser de très près et donc d’y donner aussi des impulsions propres. Comme on a pu le lire déjà récemment dans ces colonnes, le Roi fut donc autant préoccupé que son épouse par la nécessité de redorer le blason des enseignants sérieusement terni au début des années 1990.

Il n’en allait pas autrement du côté du prince héritier et de son épouse : Philippe et Mathilde concevaient aussi leurs activités comme complémentaires. L’exemple le plus visible en fut bien entendu donné lors des missions économiques où la princesse Mathilde rejoignait son époux pour mettre en évidence une certaine qualité de vie belge. Mais lors de ces voyages communs, la Princesse rendait aussi visite à des projets sociaux ou culturels locaux voire à des projets d’origine belge. Ainsi lors de leurmission en Chine en 2011, elle rendit aussi visite à l’école de tennis initiée sur place par Justine Hénin et Carlos Rodriguez.

Pas besoin d’avoir fait une licence à Oxford pour comprendra la valeur ajouté d’une mission menée en duo… Non seulement, les Princes considéraient leur travail comme complémentaire mais chacun de son côté apportait encore un peu plus de valeur ajoutée à l’opération.

Il n’en ira pas autrement après l’accession au trône : même si la Reine n’existe pas aux yeux de la Constitution, elle n’en est pas moins la première adjointe de son mari qui relaie auprès de lui certaines demandes tout en marquant le règne de sa personnalité. C’est ainsi en Belgique depuis Albert I er et ça n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis lors. Et comme l’a dit Philippe, c’est on ne peut plus naturel puisque “Mathilde et moi partageons un même idéal de service à notre pays” . A noter que depuis quelques mois, les Ducs de Brabant avaient déjà repris de manière certes discrète mais réelle une partie des activités du couple royal…