ENTRETIEN

Charles Picqué n'avait pas réagi à ce jour aux propos incendiaires d'Yves Leterme à «Libé». Il n'en est pas moins sévère en faisant sa rentrée politique.

On ne vous a pas entendu mais vous n'en pensez pas moins...

Mon grand souci a été et reste d'avoir une bonne entente avec les Flamands de Bruxelles et j'ai constaté avec satisfaction que leurs réactions ont été mesurées voire hostiles à ce qu'a dit Yves Leterme. Il faut aussi éviter tout amalgame qui ferait le lit de l'extrémisme flamingant. Mais je n'ai pas été surpris. Ses propos avaient le mérite de la clarté. Cela dit, dire que la Belgique n'a pas de valeur en soi, c'est oublier qu'elle est historiquement l'incarnation d'un pragmatisme bon enfant qui a rendu possible un esprit de tolérance et une gestion des diversités. C'est même cela qui a fait la valeur ajoutée d'une Belgique qui anticipait la construction européenne... Leterme a franchi une ligne rouge en affichant à l'étranger une hostilité communautaire qui fragilise déjà tellement notre image internationale. C'est très mauvais pour l'image de la Belgique. Et de la Flandre qui fait montre de peu de tolérance.

Pour un routier de la politique, ce n'est pas une «première»...

J'ai eu comme alter ego flamands Gaston Geens et Luc Van den Brande. Ils traînaient de vieilles blessures d'une infériorité culturelle qui a pu exister mais qui n'en était pas moins absurde. Leterme, c'est autre chose, c'est la froide arrogance du dominant... Avec en outre, un renversement dangereux des esprits.

Qu'entendez-vous par là?

Autrefois, les politiques et les fameux «fondsen» qui en étaient proches étaient les aiguillons de l'autonomie flamande. J'ai l'impression qu'aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques ajustent leurs discours aux attentes d'une population de plus en plus convaincue des thèses régionalistes. Et le revirement des milieux d'affaires est révélateur. On est loin du pragmatisme des «businessmen». J'en conclus qu'on ne doit plus cacher sa tête dans le sable. On est passé du mépris à l'insulte et la Flandre mérite plus que des calculateurs électoralistes à la petite semaine ou des nationalistes repliés sur le seul horizon de leur Région.

Il faut donc entrer dans la logique de la négociation?

Oui, il faut mettre le cap sur une négociation bien préparée plutôt que de nier son caractère inéluctable. Je ne serais pas inquiet de l'appropriation par les Flamands des leviers économiques dans la direction des entreprises et des commandes de l'Etat si l'on ne voyait la progression du radicalisme qui imprègne de plus en plus la société flamande. Et par extension, des institutions fédérales...

Bruxelles sera en première ligne dans la négociation...

C'est un des derniers ciments de la Belgique avec la monarchie, puisque la monnaie est européenne. Quant à la politique étrangère... Conséquence: nous sommes en ligne de mire. On dérange très fort puisque nous avons réussi à être un trait d'union, un carrefour, une ville internationale qui rend médiocres les obsessions micronationalistes. Comme défenseur de Bruxelles, je défends aussi une certaine idée de la coexistence et de l'acceptation de la différence. Sans parler du principe de solidarité entre les Régions.

Mais à plusieurs reprises, La Flandre et Yves Leterme ont évoqué un changement de statut.

Ce n'est pas sans paradoxes: M. Leterme menace de remettre en question la parité fédérale mais il veut en faire une coquille vide. Quant au district fédéral, c'est un vieux fantasme proche du Rijksgebied: l'on garderait un reste dérisoire de fédéral pour justifier la disparition de la Région en tant que telle.

Mais si on persiste dans cette voie, je considère que la question des limites n'est plus intangible non plus. Pour rappel: la frontière linguistique était un compromis qui devait sauver l'unité du pays.

Va-t-on vers un clash?

Bruxelles se sauvera par l'internationalisation tant sur le plan économique et social qu'institutionnel car on ne bafouera pas la capitale de l'Europe comme on le ferait pour une Région de second ordre.

© La Libre Belgique 2006