Le lancement du piétonnier a entraîné des débats passionnés. Rarement les Bruxellois s'étaient tant empoignés sur une question de développement urbain. La politique de la ville, initiée par les autorités politiques, est également accaparée par les citoyens. LaLibre.be a interrogé deux sociologues spécialisés en urbanisme, qui livrent leur analyse sur cet ambitieux projet à travers différents aspects : appropriation, commerces, insécurité et rayonnement.

Le principal grief adressé au piétonnier (*) est sans nul doute les embouteillages qu’il entraîne dans son sillage, en dehors du centre. Cette situation souligne l'asymétrie du Ring intérieur : la Petite Ceinture est loin d'être homogène sur tout son parcours. Le maillon est par exemple très faible du côté du Canal, qui n’a pas la capacité suffisante pour absorber le transit rejeté. Elle révèle aussi la trop grande dépendance automobile de toute la zone métropolitaine autour du "Grand Bruxelles", comprenant les provinces de Brabant.

Au-delà de ces désagréments, le projet répond-il aux attentes de l’œil aiguisé de spécialistes ? Pierre Vanderstraeten (**), architecte-urbaniste et sociologue (UCL), félicite les autorités bruxelloises d’avoir osé ce changement d’envergure. "La vocation de ces lieux centraux est avant tout d'accueillir la vie sociale, la vie publique. Cela doit largement l'emporter sur la fonction de transit", affirme-t-il. Un avis globalement partagé par Mathieu Berger (***), professeur de sociologie urbaine à l’UCL, qui commençait, lui, à "perdre espoir qu'on puisse expérimenter des aménagements ayant un minimum d'ambition et d'audace à Bruxelles".

Appropriation

Le piétonnier est composé d’un aménagement a minima. Depuis son inauguration, quelques pochoirs sont venus s’ajouter aux tables, bancs, tables de ping-pong et bacs à sable qui constituent les seuls éléments proposés.

© Flemal - Photonews
"Evidemment, pour les esthètes, l'aménagement n’est pas incroyable d’élégance, ni très sophistiqué. Le mobilier urbain semble distribué de manière un peu aléatoire et on aurait probablement pu éliminer des sections piétonnisées tout ce qui évoque la circulation automobile, comme la signalisation. Lors de l’inauguration, j’étais plutôt sceptique. Pourtant, étonnamment, on constate que cela fonctionne. Les bancs, tables et structures de bois qui jalonnent le boulevard sont occupés pour manger, boire, jouer, discuter,... Bien que les conditions météo soient particulièrement favorables en ce premier mois d’été, ce n'était pas joué d'avance", affirme Mathieu Berger.

Les citoyens exploitent donc le boulevard par des usages très simples, comme le déplacement, la balade, la rencontre. "Pour un sociologue, cet espace de grande intensité et les nouvelles connexions qu’il crée au sein du centre-ville est évidemment intéressant", souligne Mathieu Berger. "Ce qui fait la radicalité du projet, c’est peut-être l’absence d’attraction ou d’usage explicitement indiqué. Le boulevard se présente alors comme un pur espace public, où les citadins se rendent de manière désintéressée, pour se rendre visibles les uns aux autres, se croiser, s’asseoir entre étrangers, observer le monde qui déambule. C'est créateur d'une certaine expérience esthétique : on met les gens dans des dispositions spatiales où ils peuvent s'émouvoir de la présence des autres. Les Bruxellois représentent finalement, les uns pour les autres, la principale attraction de cet espace central."

"Le défi à relever maintenant consiste à maintenir cette animation", prévient Pierre Vanderstraeten. "Les initiatives ne doivent pas uniquement venir de la Ville. Les habitants doivent prendre le relais, s’approprier les lieux pour faire vivre la ville autrement. Grâce aux réseaux sociaux, certaines initiatives fleurissent, comme les apéros urbains ou des barbecues entre voisins. Leur gratuité est bénéfique pour l’attractivité."

© Jonas Legge
(Pierre Vanderstraeten et Mathieu Berger)

Commerces

Bien que l’horeca se frotte les mains depuis que les automobiles ont déserté le centre, la présence de trop nombreux kebabs et fast-food le long du boulevard Anspach a été pointée du doigt par de nombreux observateurs. "Si la Ville souhaite agir sur le développement commercial, il semble qu’elle ait la maîtrise foncière suffisante pour ce faire", juge Pierre Vanderstraeten. Dans la foulée, l’architecte-urbaniste ajoute qu’il importe de miser sur les commerces de proximité afin que les habitants aient tout type de produits à portée de main. "Il faut aussi bien un pharmacien qu'un marchand de chocolat ou une supérette. C'est le modèle de la ville habitée que les autorités doivent avoir à l’esprit, et non celui de méga centre commercial. Symboliquement, c'est extrêmement important : tout le monde doit pouvoir s'y sentir chez soi."

Mathieu Berger renchérit : "Ces dernières années, on a vu les rues adjacentes, situées de part et d’autre du boulevard Anspach, proposer une offre commerciale et horeca de plus en plus qualitative – restauration de qualité, bars musicaux undergound, boutiques tendance – et moins directement orientée vers le tourisme de masse que vers la population bruxelloise. Ainsi, la dynamique commerciale favorisée par le nouveau piétonnier ne doit pas être pensée uniquement sur le boulevard, ni même dans l’axe du boulevard. Dans la nouvelle configuration, c’est aussi perpendiculairement au boulevard que les continuités commerciales sont à réfléchir".

D’ailleurs, selon Pierre Vanderstraeten, auparavant, rares étaient les touristes qui traversaient le boulevard Anspach une fois arrivés devant la Bourse. "Ce boulevard agissait comme une rupture. Ils avaient l'impression d'être, non pas au centre, mais au bord. Du coup, ils faisaient demi-tour. Cet effet de rupture était très négatif pour la vitalité de certains endroits, situés dans le Pentagone ouest."

© Photo News

Insécurité

Dernièrement, François-Xavier de Donnea, ancien bourgmestre (MR) de Bruxelles, affirmait que ce projet de piétonnier était "un gros risque". "Il est à la marge d’un quartier extrêmement difficile, ce qui pourrait en faire une zone insécurisée à certains moments de la nuit", affirmait-il.

Mathieu Berger partage partiellement cette inquiétude. "En son centre, la ville de Bruxelles accueille une population relativement pauvre. Créer de la visibilité et de la rencontre dans des espaces de pauvreté et d’inégalité entraîne des risques, en occasionnant des situations de tension, potentiellement explosives. En même temps, faire le pari de la 'rencontre tendue', plutôt que de la séparation sécuritaire, m’apparaît intéressant. Le frottement peut être positif, civilisateur, que ce soit pour les plus précarisés ou pour les plus dotés, voire pour les touristes. La plupart du temps, les citadins parviennent à désamorcer ou à gérer eux-mêmes ces situations tendues, sans avoir recours à la police", analyse-t-il. Avant d’ajouter que "les aménagements urbains ne doivent pas pour autant se substituer à des politiques publiques de fond, orientées vers les problèmes de chômage ou d'éducation, sans quoi l’ouverture de tels espaces de tension pourrait effectivement devenir irresponsable".

Le professeur de sociologie estime en outre que l’espace dégagé sur le boulevard Anspach est à même d’orienter positivement les comportements. "Des espaces amples et continus permettent une visibilité mutuelle et un contrôle réciproque qui agissent préventivement sur les conduites répréhensibles." Les petites rues adjacentes sont elles davantage propices à des comportements délictueux.

© Bauweraerts
Pierre Vanderstraeten ajoute que répondre à cette question de l’insécurité renforce son plaidoyer pour "un cœur historique entièrement dessiné pour accueillir la vie publique dans toute l'étendue de ses formes d'expression avec des intensités variables : piétonnier, semi-piétonnier (modifier l’usage selon le moment de la journée ou de l’année), zone de rencontre, zone résidentielle. Faire en sorte d'éviter un cœur historique à deux vitesses au sens propre et figuré. Cela doit faire ‘société’ et non plus faire ‘quartier’. Ce cœur historique doit cependant être élargi et comprendre la partie préindustrielle et industrielle en faisant du Canal un espace fédérateur."

Rayonnement

Le piétonnier est évidemment amené à se développer. 20 millions d’euros vont notamment servir à remodeler les places de la Bourse et De Brouckère et à doter le boulevard de verdure. En outre, le bourgmestre Yvan Mayeur souhaite faire appel à quelques grands noms de l’art contemporain, comme le sculpteur indo-britannique Anish Kapoor, afin d’embellir les rues. Par cette approche ostentatoire, les autorités ne cachent pas leur envie d’asseoir l’attractivité et le rayonnement international de la capitale belge.

Mathieu Berger prévient : ce projet prometteur recèle une face cachée que certains nomment déjà la "barcelonisation" de Bruxelles. "Le touriste n'est pas l'habitant, il n'a pas le même attachement pour l'espace qu'il visite, qu’il ne fait que traverser le temps d’une journée ou d’un week-end. Des espaces urbains trop strictement consacrés à la présence touristique risquent toujours, à terme, de s’auto-détruire. C'est un problème rencontré à Barcelone, où un tourisme de masse, irrespectueux et avide de fête, est en train de détériorer le charme de la ville." La question se pose alors du juste équilibre à trouver. Le sociologue admet en effet que "Barcelone est aussi devenue une ville dynamique et enthousiasmante ces trente dernières années grâce à ses choix urbanistiques et son ambition de développer son accueil. "Il y a quelques années, personne n’aurait imaginé que l’on puisse comparer Bruxelles à la capitale catalane ! Il faut voir dans cette situation nouvelle à la fois un risque et une opportunité pour Bruxelles et ses habitants."


(*) Ce "piétonnier" devrait plutôt être intitulé "espace partagé" puisque certains conducteurs peuvent continuer à circuler : résidents, personnes âgées, personnes à mobilité réduite, fournisseurs, taximen, chauffeurs de bus,...

(**) Pierre Vanderstraeten est professeur à la Faculté d'architecture, d’ingénierie architecturale, d'urbanisme LOCI (UCL) et coordinateur scientifique au CREAT.

(***) Mathieu Berger est professeur de sociologie urbaine à l’UCL et chercheur à l’EHESS - Paris (Ecole des hautes études en sciences sociales).