Gendebien: "Il faut préparer le divorce à l’amiable, dans le calme"

Pour le président du RWF, il n’y a qu’une solution : le rapprochement de Bruxelles et de la Wallonie à la France. “La Belgique est devenue conflictuelle et mortifère”.Relisez le chat d'hier avec Paul-Henry Gendebien

Christian Laporte et Francis Van de Woestyne
Gendebien: "Il faut préparer le divorce à l’amiable, dans le calme"
©Christophe Bortels

Entretien

Voici le compte rendu de l’entretien que nous a accordé Paul-Henry Gendebien, président du RWF (Rassemblement Wallonie France)

Le blocage actuel, que vous avez maintes fois annoncé, vous réjouit-il ?

Je ne m’en réjouis pas. Il faudrait être cynique pour dire "Vive la crise". Cela dit, je constate qu’elle confirme nos analyses. La Belgique arrive à une situation de non-gouvernabilité. On a essayé toutes les formules, on tourne en rond et la Belgique est devenue de manière visible définitivement et irrémédiablement conflictuelle et, hélas, mortifère. Nous sommes en affaires courantes depuis 2007 et nous risquons de l’être au moins jusqu’à la fin de l’année, présidence européenne oblige. La Belgique n’est pas la Grèce mais je crains que cette instabilité ne soit de nature à inquiéter les marchés qui ne redoutent qu’une chose : l’incertitude.

Les partis flamands souhaitent le confédéralisme. N’y a-t-il pas une alliance objective entre vous et les séparatistes ?

Nous ne voulons pas l’indépendance car ce serait un intermédiaire désordonné, voire chaotique. Nous, au départ, nous étions des régionalistes, des fédéralistes parce que nous estimions, dès les années 60-70, que c’était le moyen de rééquilibrer l’Etat belge. C’est seulement devant le constat de l’échec du fédéralisme belge que nous sommes devenus définitivement convaincus que la Belgique n’avait plus de sens. Et qu’il fallait dès lors préparer une autre solution dans l’ordre et le calme, la réunion de la Wallonie et de Bruxelles avec la France. Je pense qu’à un moment donné, les partis francophones et les partis flamands constateront que la Belgique ne fonctionne plus. Donc, il faut agir avant que l’anarchie et le désordre ne s’emparent de la banlieue de Bruxelles et négocier un divorce à l’amiable.

Qui en serait le notaire ?

Il faut internationaliser la sortie de crise belge. Donc, il faut confier à l’Europe certaines fonctions. Par exemple, contrôler le caractère démocratique du referendum qu’il faut organiser dans les communes de la périphérie bruxelloise. Car il faut arriver une fois pour toutes à des frontières sûres et reconnues.

L’Europe serait-elle prête à accompagner notre divorce, sachant que cela pourrait ouvrir d’autres fronts sécessionnistes dans certains pays membres ?

Là où il y aurait une crainte de contagion, c’est la Catalogne. C’est la principale région qui pourrait demander son indépendance. Cela dit, les Catalans n’ont pas besoin d’exemple flamand pour s’affirmer et surtout pour voir comment ils devraient faire.

Le fait d’avoir la capitale de l’Europe en Belgique est un atout pour nos régions…

Sans appui international et dans un cas de figure de désordre politique, Bruxelles risque de perdre son statut de capitale européenne. Il y a des candidats comme Bonn, Dresde, Prague ou Vienne. L’Europe ne supportera peut-être pas longtemps l’anarchie politique à Bruxelles. Nous avons intérêt à éviter cette situation et à trouver des alliés. Il faut précéder cela et prendre des contacts en temps utile avec l’Europe ainsi qu’avec Paris et Berlin pour trouver une solution acceptable et équilibrée et qui permette à Bruxelles de continuer à se développer comme siège des institutions européennes sans rompre son lien culturel et politique avec la Wallonie et avec la République française.

Que faites-vous de Bruxelles ?

Bruxelles serait donc une Région mais aussi une grande ville sur le modèle de Paris, Lyon, Marseille. Il est évident que l’actuel féodalisme communal bruxellois est catastrophique pour tout le monde. Si les Bruxellois le souhaitent, par voie démocratique et référendaire, Bruxelles pourrait devenir une grande région française comme la Wallonie. Pour la périphérie bruxelloise, il faudra également consulter les habitants des communes. Car je pense qu’il faudra assurer la continuité territoriale, c’est une question de vie ou de mort pour Bruxelles. Sinon, ce sera l’étranglement rapide.

La Flandre devrait-elle se choisir une nouvelle capitale ?

Oui, les Flamands de Bruxelles ont droit à toute notre considération et à à toutes les garanties mais les institutions politiques flamandes doivent déménager.

Pensez-vous que Wallons et Bruxellois seraient bien accueillis en France ?

Je vais citer Louis Michel dans une interview célèbre au "Figaro" en octobre 1996. Il y avait dit qu’en cas de séparation de la Belgique, il ne voulait pas de cul-de-sac wallon et qu’il préférait la France. Gol avait dit la même chose. Et Michel ajoutait qu’il avait des contacts avec Paris et ajoutait-il : "Croyez-moi, la France ne fera pas longtemps la fine bouche".

Et l’opinion publique ?

Deux sondages sérieux, du "Soir" et de "La Voix du Nord", et un autre sondage du "JDD" donnaient respectivement 59 et 54 % de Français favorables avec des pointes de plus de 60 % dans les départements limitrophes. Il y a donc une sorte d’ouverture naturelle et spontanée pour un peuple frère qui parle la même langue. Puis, il y a une série d’intellectuels qui sont en notre faveur. Attali, Luc Rozensweig, ancien correspondant du "Monde", Alexandre Adler qui a dit sur France-Culture qu’il n’est pas exclu que les Wallons votent pour la présidentielle en 2012 ! La classe politique, elle, a son devoir de réserve. Vous connaissez le vieux principe gaullien : non-ingérence mais aussi non-indifférence. Reste que la France porte une attention extrême à l’évolution des choses. Donc, on attend le constat de décès, question de décence. Enfin, il faudrait une demande officielle d’une autorité représentative, du Parlement de la Communauté française, par exemple, pour ouvrir des négociations.

Vos piètres résultats électoraux ne vous découragent-ils pas ?

Non, parce que les événements nous donneront de plus en plus raison. Je paraphrase Goethe : les grandes idées sont d’abord partagées par un petit nombre. Les minorités agissantes font l’Histoire En 1941, il n’y avait que 2 % de résistants au nazisme et avaient-ils tort ? Qui au printemps 89 pouvait imaginer la chute du Mur de Berlin ? Qui avait pu prévoir la séparation de velours tchécoslovaque ?

Comment les Wallons et les Bruxellois se prononceraient-ils ?

Par referendum. Et je suis sûr que les Wallons répondront positivement.

Que faites-vous de la famille royale ?

Le trône dépend du maintien de la Belgique et pas le contraire Si la Belgique s’évaporait, la monarchie s’évaporera aussi. Il y aura une retraite méritée pour Albert II et l’on trouvera des fonctions honorables pour les enfants. Il y a toute une série de missions qu’ils peuvent exercer au Comité olympique ou à la Croix rouge internationale

La vie publique française est quand même très différente de la nôtre…

Précisément, les Wallons et les Bruxellois ont besoin d’une révolution culturelle, politique et morale au sens de la morale publique. Nous sommes dans une phase de décadence de la démocratie en Wallonie. La démocratie est dévoyée. Il y a une assimilation entre les partis de pouvoir et l’Etat. L’homme le plus important, aujourd’hui, c’est le président du Parti socialiste : il exerce tous les pouvoirs. Il contrôle tout. Il y a en Wallonie un régime détestable parce qu’il tue la société civile dans son indépendance par rapport à la société politique. C’est le propre des régimes prétotalitaires. Il y a une culture de l’autorité publique qui s’est complètement effondrée en Wallonie. Il faut restaurer l’idée du bien public, de l’intérêt général, d’autorité. Il faut en revenir à la res publica, au sens antique du terme. Les socialistes sont au pouvoir depuis 22 ans. Ils ont participé à toutes les décisions, ils sont à tous les niveaux de pouvoir. Voyez le résultat ! Voyez dans quel état est la Wallonie. En France, vous, avez vu ce que Pierre Mauroy a fait de Lille, une véritable métropole. Jean-Pierre Borloo a sorti Valenciennes d’un marasme épouvantable. Comparez cela avec les situations de Charleroi ou de Mons

Vous avez honte d’être wallon ?

Non. C’est un grand peuple. Les Wallons ont des mérites et des talents. Mais j’ai honte de la classe politique wallonne.

Croyez-vous que vous mourrez “français” ?

Je suis en excellente forme. Mais je crois que les choses vont se passer beaucoup plus vite qu’on ne le croit