La Flandre veut-elle arrêter la francisation de la périphérie ?

Samedi matin. Le soleil attire les promeneurs à Hal. La voix d’un rockeur flamand anime les ruelles commerçantes qui mènent au marché. " Vijf euros, laatste prijs ! " Des passants s’arrêtent pour acheter des fleurs, en néerlandais. Entre eux, ils parlent français : " Tu vas les mettre dans la voiture ?" Retrouvez le reportage de ce mercredi dans La Libre Belgique : « la Flandre craint-elle l’immigration ?

Magali Mouthuy
La Flandre veut-elle arrêter la francisation de la périphérie ?
©Martin D'Haese St LLB

Reportage Samedi matin. Le soleil attire les promeneurs à Hal. La voix d’un rockeur flamand anime les ruelles commerçantes qui mènent au marché. " Vijf euros, laatste prijs ! " Des passants s’arrêtent pour acheter des fleurs, en néerlandais. Entre eux, ils parlent français : " Tu vas les mettre dans la voiture ?"

" Dans la périphérie bruxelloise, on accueille tout le monde, mais tu dois apprendre la langue", déclarent de nombreux autochtones de Hal. Zaventem, Lennik, Vilvorde, Sint-Pieters-Leeuw, Wemmel, Dilbeek " En tant que francophones ou anglophones vous êtes bienvenus à Dilbeek. Je demande aux gens d’apprendre la langue néerlandaise. C’est raisonnable", précise Stefaan Platteau, le bourgmestre (Open VLD). "Dans certaines communes à facilités à l’origine flamande, des Bruxellois sont venus et le résultat est qu’il y a aujourd’hui une majorité de francophones", rapporte un habitant de Wemmel. "C’est un problème que nos politiciens veulent régler parce qu’ils ont peur que la région devienne francophone à 100 %."

Un leitmotiv un peu dépassé. Il est certes vrai que l’après-1950 est une période où de nombreux francophones sont venus habiter en Flandre, dans la périphérie bruxelloise et en Brabant flamand. Mais aujourd’hui, le phénomène de francisation de la périphérie s’intègre dans un processus bien plus vaste, celui de l’internationalisation de Bruxelles et de ses alentours verdoyants, Brabant flamand et wallon. " Il y a une maison libre près de chez moi à Kraainem", présente Marc Platel, journaliste et auteur de "Belgïe op zijn kop ". " On peut être sûr qu’elle va être occupée par des gens originaires de l’étranger. Le prix des maisons est tellement élevé que même les francophones ont du mal à acheter. "

" C’est l’Europe ici à Bruxelles ", décrit l’historienne et ancienne rectrice de la VUB, Els Witte. " Maintenant, on parle d’ailleurs d’"ontnederlandsing" et non plus de francisation". Le néerlandais recule progressivement, mais pas uniquement au profit de la langue française. Bruxelles, capitale de l’Europe, attire les secteurs internationaux, économiques et culturels, pour lesquels l’anglais est devenu la langue véhiculaire. L’historienne distingue deux vagues d’immigration eu ro péenne : le Sud roman (Espagnols, Portugais, Italiens) qui utilise généralement le français comme l ingua franca ; et les autres nationalités (Allemands, Scandinaves, gens de l’Est), qui parlent l’anglais. "Et on oublie que l’internationalisation de cette région est un facteur positif, parce que ça amène de la richesse. " Et Els Witte d’ajouter que dans le futur, l’internationalisation va s’imposer davantage

" Moi, personnellement, ça ne me fait pas peur parce que je suis quadrilingue ", assure Stefaan Platteau. " Mais j’estime que culturellement et traditionnellement, il est préférable que les communes flamandes gardent leurs activités et continuent de s’exprimer en langue néerlandaise comme ça l’a toujours été ". Pour maintenir la langue et inciter les nouveaux arrivants à la pratiquer, les communes périphériques proposent des cours de néerlandais gratuits par le biais de "Het Huis van het Nederlands". En outre, dans les écoles du Brabant flamand, on parle le néerlandais. " A Kraainem, je répondrai toujours en néerlandais quand un habitant me demande la route", appuie Marc Platel.

Sur le marché de Hal, les commerçants, qui voyagent souvent dans une grande partie du pays, sont presque tous bilingues français-néerlandais. A Hal, 10 à 15 % de la clientèle est francophone. "Evidemment qu’on leur répond en français. Le règlement de la commune l’interdit, mais c’est absurde quand on tient un commerce ", avoue un fromager.

La peur de la francisation semble être en partie alimentée par les discours politiques. "La population s’énerve moins que les politiciens qui de part et d’autre voient un avantage et vivent de ce problème de la périphérie", souligne Stefaan Platteau. Et puis il y a aussi ceux que l’on présente parfois comme des radicaux, des gens qui considèrent que leur langue est plus "importante" sur le plan numérique et international, et qui veulent que ce soit les autres qui fassent le pas vers eux. Cela crée une frustration chez les Flamands. "Mais les hommes politiques se basent toujours sur ce qui est le plus conflictuel. Il y a beaucoup de gens qui veulent vivre ensemble et se respecter", souligne Els Witte.

Les habitants de la périphérie, quant à eux, vivent l’immigration francophone parfois plus difficilement. "Il y a des gens qui sont ici depuis 30 ans et qui parlent encore leur langue. C’est toujours bien que les "Franstalig" essayent de parler le néerlandais : si je vais en Wallonie, je parle français." Selon Edgard Fonck, de l’association pour la promotion de la francophonie en Flandre, ce discours "est tout à fait réducteur. Pour un Flamand lambda de la périphérie, c’est scandaleux que les francophones ne s’adaptent pas. Et depuis dix ans circule en Flandre une image discriminatoire du francophone mauvais, profiteur et paresseux et du flamand victime". Et de rappeler le compromis conclu dans les années 62-63, qu’Els Witte rapporte également : "La frontière reculait depuis un certain temps au détriment de la Flandre. La Flandre a donc voulu poser des frontières et on a accordé des facilités aux communes avec de fortes concentrations de francophones."

L’interprétation de ce compromis était différente entre les deux régions. "Aux yeux des Flamands, ces gens qui allaient habiter dans ces communes étaient dans une situation transitoire et ils allaient apprendre le flamand. Pour les francophones, c’était une phase dans le processus de l’extension de Bruxelles bilingue" commente l’historienne Els White. Marc Platel épingle un autre cas d’affirmation des frontières : " Fin 68 à Leuven, qu’est-ce qui a amené les Flamands à repousser les francophones ? La peur de la francisation de Louvain. Il y a la peur d’une langue sociologiquement "inférieure" à une langue plus forte. " Edgard Fonck le voit autrement : " Les Flamands ne voulaient pas céder la moindre parcelle de territoire et la création des facilités contentait tout le monde. Les francophones pouvaient continuer à parler français dans les communes avec une majorité francophone. Maintenant, les Flamands veulent garder tout ce qu’ils ont acquis, la sureprésentation à Bruxelles et le fait que les communes à facilités restent en Flandre "

Les Flamands s’estiment eux aussi lésés : " Le problème de cette situation francophone dans le ring, c’est qu’eux peuvent voter pour des partis francophones bruxellois. Mais il y a un million de Flamands en Wallonie qui ne peuvent pas voter pour un parti flamand de Bruxelles", raconte un habitant de Beersel. " Ce qu’il y a, on leur a inculqué depuis de très nombreuses années que les francophones constituaient une menace car ils ne respectaient pas le caractère flamand de la périphérie", pointe Edgard Fonck. "Mais ils n’ont pas une vision complète de la situation. On a arbitrairement tracé des frontières sans faire de recensement." " Aujourd’hui en Flandre, aucun parti ne veut changer les frontières ", déclare Els Witte. Le maïeur de Dilbeek confirme ce point. " Pour moi, la seule solution pour maintenir la Belgique ensemble, c’est qu’on respecte la Constitution et la loi du sol. La Flandre doit quand même commencer quelque part. Nous ne voulons pas de réforme qui élargisse Bruxelles." A l’entrée de la commune, un panneau affiche : " Dilbeek waar Vlamingen thuis zijn."

A Hal, les francophones reconnaissent qu’ils s’adaptent à la situation. "L e seul problème, c’est à la commune." Il y est indiqué clairement : " Hier spreken we Nederlands." " Mais avec nos voisins, on parle les deux langues. " Dans les communes à facilités, tout n’est pas non plus évident : " Les gens disent que tout va bien, c’est des problèmes de politiciens", raconte Alain Carlier, fondateur du magazine francophone Carrefour, distribué dans la périphérie. " Je vois que tout ne va pas si bien que ça dans la vie quotidienne. Quand vous êtes en bonne santé, que vous avez un job et de l’argent, vous payez tous les services que vous voulez, de traduction, etc. Mais si vous êtes déstabilisé, les problèmes commencent." Alain Carlier a lancé son journal bénévole il y a 26 ans. " Notre mission est de défendre les droits des citoyens dans la périphérie bruxelloise. " Les activités proposées sont exclusivement francophones. Au programme de ce trimestre : BHV " Quand on a lancé le journal, il y a eu une réaction flamande avec De Randkrant, distribué dans les mêmes communes que les nôtres." Il y voit une réaction là où certains trouvent une preuve d’ouverture : " Vzw "de Rand" werd bij decreet opgericht met als doel het Nederlandstalig karakter van de Vlaamse rand rond Brussel te ondersteunen." L’ASBL De Rand édite ce journal mensuel avec des articles dans d’autres langues : allemand, anglai "I ls veulent être ouverts " souligne Els Witte. Le site comprend une rubrique "Nederlands leren", qui propose des exercices pour les allochtones. Plus que la frontière linguistique, c’est bien le fossé dans l’interprétation de l’histoire qui crée frustration et malentendus.

En tout état de cause, les Flamands préfèreraient sûrement que sur leur territoire, on parle leur langue. Comme toute langue menacée Leur combat contre les langues étrangères en périphérie flamande semble loin d’être gagné. Mais ce combat est-il vraiment une fin en soi ?

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