Orange, ô désespoir

Dormez en paix, braves gens. Oui, dodo ! Tandis que de nuit en nuit, dans d’imperturbables châteaux, des maîtres du Royaume complotent d’indicibles compromis qui remettront encore, pour un temps improbable, l’insubmersible galère sur les flots.

Paul Piret
Orange, ô désespoir
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Évocation Dormez en paix, braves gens. Oui, dodo ! Tandis que de nuit en nuit, dans d’imperturbables châteaux, des maîtres du Royaume complotent d’indicibles compromis qui remettront encore, pour un temps improbable, l’insubmersible galère sur les flots. On se sera bien sûr coltiné fuites venimeuses et ruptures spectaculaires; les rapprochements de la dernière chance auront succédé aux dramatisations du ça-passe-ou-ça-casse. Pourtant, à quelque aube blafarde, l’un ou l’autre négociateur mal rasé, un mauvais spaghetti de 2 heures du mat’ sur l’estomac, les yeux rougis par la veille et l’effort, viendra annoncer aux grilles l’accouchement d’un accord sur tout sans lequel il n’y a d’accord sur rien. Et pour peu que des nœuds communautaires eussent resserré l’écheveau, on découvrira la réforme institutionnelle de la Saint-Glinglin, assez hermétique pour permettre à personne de perdre la face; à chacun d’avancer l’interprétation qui lui convient; aux francophones d’assurer que ce sera la dernière; aux Flamands d’expliquer qu’elle amorce la suivante.

Donc, oui, dormez tranquilles, les petits Belges, en cette mi-juin 2007. Pourquoi l’après-élections du cru ne se déroulerait-il pas cette fois comme tous ceux qui ont précédé ? Il n’y a pas de raison

Sans doute, du grand triomphateur (800 000 voix) et incontournable primoministrable, le leader CD&V Yves Leterme, les francophones se méfient. Laurette Onkelinx, qui n’est pas une sotte, a averti que "cet homme est dangereux". Mais bon, la fonction fait l’homme et on a pris l’habitude (on s’habitue à tout) de ces nordistes qui adaptent leur profil belge ou flamand à intensité variable selon leur place du moment dans l’organigramme de cet heureux pays. Sans doute, surtout, ce Leterme s’est acoquiné avec un reste rance de la défunte Volksunie. Mais quoi, ce groupuscule (la N-VA, c’est ça ?) ne va pas survivre six mois et le gros monsieur impassible à sa tête (Bart comment, dites-vous ?) n’a pas l’air dangereux.

Bref, ce sera dur, mais on s’en sortira, comme disait déjà le rigolo Spitaels vingt ans plus tôt.

D’ailleurs, le début des opérations est assez convenu. Le vainqueur électoral de l’autre camp linguistique est nommé informateur dès le 13 juin, au jour J+3. Vainqueur, c’est peu écrire. Le MR qu’il préside a ravi sa première place wallonne au PS pour la première fois dans l’histoire du suffrage universel et par-là basculé, comme il dit, le centre de gravité politique. Rien ne résiste à Didier Reynders, pas même ses encolures de chemise. Tous vont ostensiblement défiler sous les ors rénovés du cabinet des Finances, jusqu’à la fanfare de Chaudfontaine ou à peu près.

En sus, d’emblée ou bientôt selon les cas, une seule coalition paraît évidente sinon possible. Elle est électoralement la plus logique, idéologiquement la plus facile a priori, politiquement inévitable une fois évacuée une rare kyrielle d’exclusives ou d’autoexclusions. Sous l’appellation tintinesque d’orange bleue, elle réunira les familles [?] chrétienne-nationaliste-humaniste CD&V, N-VA et CDH; et libérale MR/Open VLD.

Or, tiens, dès sa sortie, Yves Leterme juge le rapport de l’informateur "lacunaire" et Joëlle Milquet, présidente échaudée du CDH, n’y voit qu’"un simple état des lieux" avant d’inviter les écologistes à rejoindre la joute tout en les traitant d’irresponsables. Du coup, tiens, tiens aussi, le formateur Leterme attendra. Le Palais nomme un intermédiaire. C’est déjà une étape de plus, telle qu’ont dû l’éprouver des grandes crises à un stade plus avancé, en 1979 et 1987. Et c’est à ce bon vieux plombier des canalisations bouchées, Jean-Luc Dehaene, que l’on refile la tuyauterie. Après cinq jours de consultations, "le négociateur/médiateur" confirme : l’orange bleue est "la plus plausible". Au MR, on rigole en douce. "Soyez fair-play", enjoint Milquet. "Assez d’états d’âmes !", réplique Reynders, par son haut-parleur Jeholet interposé. Faut dire, Dehaene aura surtout dû travailler sur les relations, alors exécrables, entre CDH et CD&V. Il continuerait bien, pour le reste. Mais Leterme s’impatiente. Le 15 juillet, au J+35, c’est tout juste si Dehaene ne doit pas fuir par un soupirail du Belvédère pour ne pas être renversé dans le hall d’entrée par Leterme propulsé formateur.

On ne le sait pas encore, mais c’est le début de la fin. Le fruit va pourrir sans avoir jamais été mûr.

Piquant, après coup : au bout du mois, on explique avec force détails aux vacanciers juillettistes que, non, ça va les surprendre alors que ça paraissait si simple, mais il n’y a pas encore de gouvernement orange et bleu. Après quoi les aoûtiens de retour seront tout aussi bredouilles mais eux, déjà moins étonnés.

La suite est une trop longue litanie de tentatives : Herman Van Rompuy explorateur le 29 août, Leterme à nouveau formateur le 29 septembre, Van Rompuy et Armand De Decker réconciliateurs le 8 novembre, Guy Verhofstadt informateur le 3 décembre Alors, on dit qu’un initié du premier cercle CDH a dansé de joie parmi les loups sur l’air de "C’est la fin de l’orange bleue ! C’est la fin de l’orange bleue !" Mais il se dit tant de choses absurdes, en cette première crise sous technologies avancées qui requièrent pour les rassasier un flux continu d’infos ou d’intox ! Ainsi, le Roi souffrirait d’une fracture de l’utérus; un futur Premier ministre, en une fatale balourdise, confondrait Brabançonne et Marseillaise; un JT aurait, dès la fin de 2006, annoncé la sécession unilatérale des méchants Flamands

Un peu de sérieux. Verhofstadt, donc, patine d’abord face aux exigences contradictoires : le cartel CD&V/N-VA plaide pour une tripartite traditionnelle; le MR souhaite troquer le CDH contre le PS; les verts sont à présent disponibles. Tandis que la classe flamande souffle sur les braises dès qu’une flamme s’essouffle : après le plus brutal (le vote Nord contre Sud, abstention Groen! exceptée, de la proposition flamande de scission de BHV en commission de la Chambre, le 7 novembre) et après le plus mesquin (lorsque, huit jours plus tard, le gouvernement flamand annonce qu’il ne nommera pas les bourgmestres de Linkebeek, Wezembeek et Kraainem), les francophones croient pouvoir prendre pour "une troisième gifle" le vote en commission du Parlement flamand, le 13 décembre, du décret qui vise à confier à la Flandre l’inspection pédagogique dans les écoles francophones des communes à facilités.

Pourtant, à défaut d’orange, Verhofstadt a la pêche. Le Premier ministre libéral sortant, défait puis déluré parvient à atteler un équipage absolument sans précédent : inattendu, asymétrique, intérimaire, il est piloté par un chef sur siège éjectable et compte en son sein deux espèces de formateurs pour le futur gouvernement présumé définitif. Soit : le 21 décembre, à J+194, une équipe Open VLD, CD&V, PS, MR et CDH prête serment.

Pourtant, entre deux reprises et trois claquements de portes, les chercheurs d’orange bleue auront beaucoup négocié. Et ensemble, SVP, ce qui est déjà plus normal et positif que la situation actuelle où les candidats à sept ont fui toute rencontre commune au sommet depuis septembre. Mais c’est comme si plus ils négociaient, moins ils avançaient. A quoi ça tient ? A la conjugaison jamais vue de handicaps ponctuels et d’aléas plus structurels.

Pour le ponctuel, les problèmes se bousculent. Politiques, personnels, institutionnels

Politiques ? Jamais n’aura-t-on entendu aussi peu de partis vraiment prêts à monter au pouvoir. Quant à ceux qui en furent, pardon ! On les vit déjà engagés dans la campagne pour les régionales de juin 2009, singulièrement le MR obnubilé - en vain - par le souci de confirmer alors son leadership. On en vit, aussi, déstabilisés par une situation imprévue, en particulier le CDH qui rêvait, à la veille du scrutin, d’un centre victorieux et allié à un PS affaibli mais juste assez pour pouvoir rester partenaire et devenir plus modeste.

Problèmes personnels ? On ne reviendra pas ici sur le cas Leterme. Sauf à rappeler que ce personnage labyrinthique, gaffeur, besogneux et cassant ne devait avoir ni les manières, ni la méthode, ni le tempérament pour conduire des négociations d’abord, un exécutif ensuite. On n’y reviendra pas parce qu’on ne tire pas sur une ambulance; mais aussi pour ne pas sous-estimer le rôle de la cordiale détestation entre francophones. Précisément, entre les présidents du CDH et du MR. Milquet, c’est quasi physique, ne sait pas "sentir" Reynders; et celui-ci le lui rend bien, avec son art consommé de lui renouer l’estomac sur une vacherie. Non, ce n’est pas là qu’anecdote, mais pèsera en permanence sur l’étalage d’impéritie collective.

Problèmes institutionnels ? Cela va sans dire. Car si le clivage gauche-droite a pu déjà jouer dans les difficultés (déjà : on en entendra reparler), que dire alors du fossé Nord-Sud. Face aux demandes constantes, mais croissantes des Flamands, les francophones ont dû convenir progressivement que leur attentisme, leur front du refus était inutile et stérile. Mais leurs ouvertures durent dès lors se faire sur le tas, improvisées et sans ligne commune. Ajoutez à cela le handicap arithmétique de l’orange bleue, privée d’une majorité des deux tiers et partagée sur les manières d’y faire face. Ajoutez surtout que, à mesure que les francophones se montrent plus enclins à des réformes institutionnelles, ils se heurteront aux exigences d’un cartel phagocyté par sa frange nationaliste de la N-VA. D’où cette question schizophrénique, qui n’a pas fini de hanter les chaumières : comment construire un programme fédéral avec un parti officiellement séparatiste ?

Et là, on glisse sur le structurel. Sur le ressenti d’un décalage entre les limites des négociations prégouvernementales classiques et la complexité des enjeux. Sur le vécu de négociations dont on ne sait trop désormais ce à quoi s’attachent le plus des acteurs-clés : à la volonté de réussir, ou à l’inverse au dessein même inconscient de démontrer l’incapacité à s’en sortir dans un Etat dont serait ainsi prouvée l’inanité.

Dès lors, après tant de négociations belgo-belges souvent difficiles mais démontrant toujours : 1) une certaine envie commune de conclure; 2) un code éprouvé de méthodes (notamment la discrétion) et 3) une capacité comme innée à ficeler des accommodements, 2007 aurait étrenné un autre type de palabres post-électoraux. Où il faut en permanence s’interroger moins sur les possibilités que sur la volonté des partenaires. Où le compromis à la belge non seulement atteindrait des limites, mais deviendrait lui-même source de difficultés. Où l’effacement et le désinvestissement du niveau fédéral interpellent en permanence sur sa consistance et son avenir. Où la crise est politique au sens le plus fort, parce que moins caractérisée par l’absence d’un gouvernement, même prolongée, que par un doute, qui ronge, sur l’impuissance d’un système à résoudre ses pannes.

D’ailleurs, est-on jamais sorti de crise depuis lors ? La mouise ne se sera certes pas arrêtée avec la mise en orbite de Verhofstadt III, reconverti trois mois plus tard, en mars 2008, en Leterme I. Rappelez-vous la démission (refusée) d’Yves Leterme et le lancement de médiateurs en juillet 2008, la brisure du cartel en septembre, le "Fortisgate" et l’atterrissage de Van Rompuy en décembre, les missions de Martens puis Dehaene, le retour de Leterme comme Premier ministre en novembre 2009 Et la législature maudite ne pouvait, capotant sur BHV encore bien, que se conclure sur une rupture anticipée.

Voici donc juin 2010. On voudrait dire : redormez en paix, braves gens. Après tout, les gagnants De Wever et Di Rupo sont plus incontournables et incontestables encore que la paire Leterme/Reynders d’il y a trois ans. Eux sont prévenus : pas question de rééditer 2007. Les francophones se sont résignés à l’inévitable : rouvrir le champ de l’institutionnel. Etc. Allez, ce sera beau comme une tragédie antique sous un ciel rougeoyant de crépuscule qui, en caressant les gradins de l’amphithéâtre, annonce les lendemains qui chantent.