Deprez: "C’était un débatteur redouté"

Gérard Deprez a beaucoup côtoyé Guy Spitaels. Les deux hommes sont devenus présidents de leur parti respectif la même année et ont tenu les rênes de leur formation politique plus d’une décennie. Evocation.

Deprez: "C’était un débatteur redouté"
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Vincent Rocour

Gérard Deprez a beaucoup côtoyé Guy Spitaels. Les deux hommes sont devenus présidents de leur parti respectif - le PSC pour l’un, le PS pour l’autre - la même année, en 1981, et ont tenu les rênes de leur formation politique plus d’une décennie. Evocation.

Vous connaissiez bien Guy Spitaels. Quelle image retenez-vous de lui ?

Il faut distinguer deux périodes. Durant les années Martens-Gol, de 1981 à 1987, Guy Spitaels a été mon principal adversaire politique puisque le PSC était dans la majorité et pas le PS. Il était le principal leader de l’opposition et menait une opposition rude.

C’était un homme rude ?

Je ne dirais pas cela. Mais c’était un débatteur redoutable. A l’époque, il y avait fréquemment des débats entre présidents de parti. Guy Spitaels avait un style de débat extraordinaire, pointu, incisif, avec des phrases qui partaient comme des flèches. Débattre avec lui demandait beaucoup de travail et d’énergie. C’était un homme qui avait un sens de l’analyse et des qualités de stratège qui en faisaient un adversaire redouté et redoutable.

En 1988, le PS revient au pouvoir. Vos rapports changent-ils alors ?

Totalement. J’entretenais jusqu’alors des relations d’une courtoisie froide. A partir du moment où Guy Spitaels est devenu un partenaire de la majorité, les choses ont changé. Je pouvais lui téléphoner. On se parlait. Il arrivait qu’on plaisante. C’était un partenaire parfois difficile. Il y a des points sur lesquels il ne transigeait pas. Mais quand on avait un accord avec lui, c’était un vrai accord.

Fin 1987, la famille sociale-chrétienne pouvait poursuivre l’aventure avec les libéraux ou s’allier avec les socialistes. Elle a choisi les socialistes. Ce choix a-t-il pu être déterminé par la personnalité de Guy Spitaels ?

Pas directement. Ce qui a rendu les socialites incontournables, c’est leur score électoral. Le soir des élections, on a même cru à un moment que les socialistes auraient la majorité dans l’assemblée wallonne. Avec plus de 43 % en Wallonie, je ne voyais pas comment on pourrait gouverner sans eux. C’était une victoire électorale qui n’a plus eu d’équivalent depuis lors. Et cette victoire-là, Guy Spitaels en a été un des principaux artisans.

Vous dites de lui qu’il a toujours été fidèle aux accords qu’il signait. Quels grands accords avez-vous négociés avec lui ?

Il y a eu l’accord qui a mis fin aux grèves dans l’enseignement en 1992. Il y a aussi eu l’accord institutionnel de 1988-1989. C’était un des accords communautaires les plus importants de l’histoire du pays. On a transféré une série importante de compétences (Infrastructures, Enseignement, etc.), ficelé la loi de financement, réglé le problème de Fourons. Ce fut une négociation extrêmement dure, difficile, longue. Qui a d’ailleurs failli virer au psychodrame puisque Guy Spitaels a disparu durant le dernier tour de table de la négociation. On a vu débarquer Philippe Moureaux, que j’ai d’ailleurs dû briefer parce qu’il ne savait même pas où en était la négociation. Guy Spitaels ne m’a jamais dit où il était parti. Ni pourquoi. Etait-ce une manœuvre stratégique ? En tout cas, on a compris qu’il fallait conclure. Et 2 jours plus tard, on avait un accord.

Guy Spitaels a-t-il eu un rôle dans ce que la Wallonie est devenue aujourd’hui ?

Je peux vous dire que tout ce qui concernait la Wallonie retenait toute son attention durant la négociation institutionnelle alors que d’autres aspects le laissaient plus indifférent.

Jusqu’à s’autoproclamer ministre-Président en 1992…

Comme présidents de parti, il nous revenait la prérogative de répartir les portefeuilles ministériels. J’étais en face de lui dans un local de la Communauté française. On échangeait les noms. Quand nous sommes arrivés au ministre-Président de la Région wallonne, il a marqué un temps d’arrêt, puis il a dit : "Guy Spitaels." Il a rajouté avec un sourire que je ne pourrais pas qualifier : "Et ne me dis pas que tu ne l’avais pas deviné." Je n’ai pas répondu. Il aurait été humiliant de reconnaître que je ne l’avais effectivement pas deviné.

Après le procès Agusta-Dassault, avez-vous continué à avoir des contacts avec lui ?

Oui. Je m’étais fixé comme ligne de conduite de ne pas hurler avec les loups. Pour moi, ce dossier devait être traité par la justice.

On dit qu’il était devenu assez sceptique sur l’avenir de la Belgique…

J’ai pu entendre cela. Mais, vers la fin, j’ai aussi entendu autre chose. Quand il était président du PS, puis ministre-Président, il tenait un discours volontariste sur l’avenir de la Wallonie jusqu’à vouloir la personnifier. J’ai senti récemment du désenchantement chez lui, comme s’il trouvait que les Wallons ne voulaient pas assez se donner les moyens de s’en sortir par eux-mêmes.


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