Les élections sont-elles cadenassées par les partis ?

Vincent de Coorebyter, directeur général du Centre de recherches et d’informations socio-politiques (Crisp), tente de répondre à cette épineuse question.

Par Francis Van de Woestyne
Les élections sont-elles cadenassées par les partis ?
©Christophe Bortels

Vincent de Coorebyter, directeur général du Centre de recherches et d’informations socio-politiques (Crisp), tente de répondre à cette épineuse question.

Les électeurs ont parfois le sentiment que “les jeux sont faits” et que les partis ont mis en place des stratégies qui, in fine, privent l’électeur de son poids réel…

On peut effectivement avoir le sentiment que les élections sont jouées par les partis, et que, plus que jamais, les partis maîtrisent le jeu. Mon impression est que c’est exactement l’inverse. Les partis sont parfaitement conscients de leur fragilité, de la volatilité de l’électorat. Ils ont tous subi l’une ou l’autre défaite cinglante au cours des scrutins précédents. C’est particulièrement le cas en Flandre, à l’exception notoire de la N-VA. L’assurance-vie qui attribuait des pans entiers de l’électorat acquis à telle tendance ou tel pilier idéologique n’existe plus guère. Les partis utilisent donc des stratégies de plus en plus fines - présence massive de ministres, de candidats d’ouverture - et éventuellement controversées - accords pré-électoraux - qu’ils sont en fait plus incertains de leur puissance.

En Italie, pour qu’un ministre puisse être candidat à une autre élection, il doit démissionner. Ici, ils se feront élire mais la plupart n’occuperont pas la fonction pour laquelle ils auront été élus…

Une remarque tout d’abord : aucun ministre de la Communauté germanophone n’est candidat. Et dans les autres gouvernements, trois ne sont pas candidats : Steven Vanackere et Brigitte Grouwels (CD&V), de même que Jean-Marc Nollet (Ecolo). Tous les autres ministres, secrétaires d’État et présidents de parti sont candidats. Il est bien évident que le sens d’une élection, c’est de se faire élire et un élu devrait normalement siéger là où il a été élu. Ce ne sera pas le cas. Et cela crée incontestablement un malaise.

Comment le dissiper ?

De deux manières : soit en contraignant les élus, lorsqu’ils ont obtenu deux mandats, à n’en choisir qu’un. Soit en radicalisant le système - mais ce serait le bouchon trop loin - en interdisant à un responsable politique déjà élu à être candidat à une élection s’il n’a pas d’abord démissionné.

Ne pourrait-on pas aussi revoir le système – assez opaque – de désignation des bourgmestres faisant fonction ?

Si, bien sûr. Aujourd’hui, il y a une totale liberté dans la désignation de ce bourgmestre faisant fonction. Or, en Wallonie, la désignation du bourgmestre est devenue automatique - c’est le mieux élu de la liste la plus forte - mais s’il est bourgmestre empêché, il choisit souverainement son remplaçant, quel que soit le score du remplaçant. Dans l’esprit de ce système, il serait normal que le bourgmestre empêché soit remplacé par le deuxième champion en voix de préférences de sa liste.

Autre particularité : le vote communautaire. Les partis ont placé sur leurs listes des candidats qui ne sont pas forcément pourvus d’une grande expérience politique, pas toujours de compétences avérées, mais qui sont là pour attirer les voix de leur communauté, ethnique, religieuse ou autre…

Il y a effectivement des candidats - et c’est parfaitement légitime - qui viennent de multiples horizons et qui tentent de séduire les personnes qu’ils connaissent le mieux. C’est normal. Les partis eux-mêmes constituent une forme de communauté idéologique. Ce qui est plus gênant, c’est le "stemblok" : tous les électeurs d’une même origine, d’une même communauté, votent sur une liste donnée, pour tous les candidats qui ont manifestement cette origine ou cette appartenance alors que, manifestement, il y en a un certain nombre qui n’ont pas forcément la vocation, l’expérience, l’engagement politique stable qui justifient leur élection.

Comment éviter cela ?

On pourrait décider que les voix de préférence sont au nombre de UN par électeur. Soit ils voteraient en case de tête et valideraient l’ensemble de la liste et l’ordre de présentation, soit ils choisiraient un seul candidat. Il y aurait moins d’effet de masse.

Faut-il condamner les accords pré-électoraux ?

Si l’on jugeait qu’ils sont inacceptables - car ils sont généralement secrets, noués avant le scrutin et parfois renversés après si une opportunité se présente - alors il faudrait changer radicalement de mode de scrutin. On opterait alors pour un scrutin de type majoritaire où les accords sont transparents. Dans ce cas, il faut dès lors annoncer clairement la couleur et c’est la coalition constituée sous forme de cartel qui serait jugée par l’électeur, en toute transparence. Mais en Belgique, ce serait là une véritable révolution.


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