Milquet - Di Rupo, ils se sont tant aidés

Leur amitié est ancienne. La première fois qu’ils se croisent, il vient d’être nommé ministre de l’Enseignement, au début des années 90. Elle est chef de cabinet adjointe du ministre Michel Lebrun. Puis il devient vice-Premier et ils se perdent un peu de vue.

Milquet - Di Rupo, ils se sont tant aidés
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Francis Van de Woestyne

Récit

Leur amitié est ancienne. La première fois qu’ils se croisent, il vient d’être nommé ministre de l’Enseignement, au début des années 90. Elle est chef de cabinet adjointe du ministre Michel Lebrun. Puis il devient vice-Premier et ils se perdent un peu de vue. Ils se retrouvent en 1999 lorsqu’ils deviennent, la même année, présidents de parti. Elle a pris la barre du PSC. Lui a repris le manche du PS. Il est dans la majorité, elle dans l’opposition. Mais une opportunité les réunit bientôt. Joëlle Milquet persuade son parti de participer à la réforme constitutionnelle qui permet de refinancer la Communauté française et l’enseignement. Elle affronte courageusement des membres de son parti et le CD&V qui ne pardonnera jamais à Joëlle Milquet d’avoir sauvé le Premier ministre de l’époque, Guy Verhofstadt.

Pour négocier ces accords, Elio Di Rupo invite souvent Joëlle Milquet et les autres dans un petit appartement bruxellois, sous les toits. Au menu : jambon et vins italiens. Les deux êtres se découvrent des goûts communs, la même passion pour les discussions politiques. Ils s’échangent des livres. Elle lui fait découvrir "Eldorado" de Laurent Gaudé. Il lui parle beaucoup des "Mémoires d’Hadrien". Souvent, le dimanche soir, c’est spaghetti bolognaise, chez un ami commun.

Un jour, il lui téléphone de Bombay Il vient d’apprendre que le MR va lancer l’opération "Liberté", une vaste opération de débauchage d’élus humanistes par les libéraux. Elle ignore tout. En 2004, aux élections régionales, le PS choisit de s’allier au CDH, reniant ainsi l’accord passé avec le MR de Louis Michel.

Joëlle Milquet et Elio Di Rupo ne se quittent plus sur le plan politique. La présidente du CDH s’abstient de flinguer le PS lorsqu’il sombre dans les affaires. Mais elle impose des règles déontologiques strictes. Survient 2007. Aux élections, le PS mord la poussière. Pendant 4 mois, le téléphone d’Elio Di Rupo reste froid. Il est exclu des négociations pour constituer une coalition "orange-bleu". Au début, Joëlle Milquet l’informe. Puis, lorsque les discussions deviennent sérieuses, elle n’appelle plus. C’est Guy Verhofstadt qui proposera finalement à Di Rupo de les rejoindre.

En 2009, PS et CDH ouvrent, ensemble, les portes à Ecolo. En 2010, au fédéral, socialistes et humanistes entament les négociations avec la N-VA, avant de faire appel aux libéraux. Les témoins de cette négociation racontent : "Oui, il y avait un vrai axe Di Rupo-Milquet. Pendant les interruptions et les week-ends, elle le noyait de notes et de réflexions. Je crois d’ailleurs que cela agaçait Laurette Onkelinx car c’est souvent elle qui forçait l’accord."

On pense donc qu’aux élections communales, à la Ville de Bruxelles, le PS bruxellois va garder son partenaire, le CDH. Mais au fil de la campagne, on sent très vite que quelque chose peut se passer. Le PS sort la grosse artillerie contre le CDH. Un premier signe. Pourquoi cette charge ? "Il y avait un double problème. Le PS bruxellois a eu quelques difficultés avec les échevins CDH. Et puis, dans la toute fin de campagne électorale, Joëlle Milquet s’est montrée aggressive à l’égard du PS. Elle a affiché des ambitions maïorales. Et cela a fortement déplu à Freddy Thielemans." Cela devient évident : socialistes et libéraux se parlent. Y avait-il un accord préélectoral ? Voire deux ? Le PS s’est-il engagé vis-à-vis du CDH d’un côté et vis-à-vis du MR de l’autre ? Rien ne permet de le dire. Comme il est impossible d’affirmer, comme certains le font, que les liens maçonniques ont joué dans l’éviction du CDH.

Dimanche soir, les choses se bousculent. Le PS bruxellois donne rendez-vous au CDH à 19 heures. Ce n’est pas Freddy Thielemans qui accueille les négociateurs mais l’échevine Faouzia Hariche. Les minutes passent. C’est finalement par téléphone que Freddy Thielemans annonce à Joëlle Milquet qu’il a entamé des négociations avec les libéraux. La gifle.

Dimanche, pour la première fois, Joëlle Milquet a senti que son ami, Elio Di Rupo, ne pourrait pas l’aider, trop occupé à fêter sa victoire montoise. Pourtant, tant le Premier ministre que le président du PS et celui de la fédération bruxelloise souhaitaient que le CDH reste dans la majorité. Et l’on assure que des contacts ont été pris en ce sens tout au long de la soirée. Mais les réalités locales ont incontestablement pesé plus que les souvenirs d’une amitié entre Elio Di Rupo et Joëlle Milquet. Quelles réalités locales ? Le CDH livre son analyse : "Yvan Mayeur succédera à Freddy Thielemans dans trois ans. Il n’a pas envie d’avoir, dans sa majorité, une femme, Joëlle Milquet, deux fois plus populaire que lui : 5 040 voix de préférence pour Joëlle Milquet contre 2 662 à Yvan Mayeur." Le CDH fusille un PS "qui n’a pas respecté les habitants de la ville en écartant tant la personnalité la plus populaire avec le bourgmestre que le deuxième parti de la capitale, préférant conclure avec un partenaire dont le responsable est soumis à une information judiciaire. Les explications fournies ne sont que de fallacieux prétextes" .

Réplique du PS bruxellois : "Le bilan emploi de Joëlle Milquet n’est pas bon. De plus, sa gestion à distance commençait à poser des problèmes. En plus, il faut voir les résultats : le CDH perd 3,4 % et le MR, sans le FDF, a progressé. De plus, Freddy Thielemans, que l’on disait battu en voix de préférence par Joëlle Milquet, en a finalement 1 500 de plus qu’elle. Le changement d’alliance respecte le choix de l’électeur."

Fin du mélodrame ? Non, car cette éviction, explique un ténor du CDH, aura une "signification politique majeure". Voyez Molenbeek .

Joëlle Milquet et Elio Di Rupo vont bientôt se retrouver en kern pour entamer les discussions budgétaires. C’est sans doute une autre femme politique que le Premier va découvrir.

En politique, il ne faut jamais avoir de sentiments.


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