Souffrance, rage et larmes pour les bourgmestres "trahis"

Lors de ces élections, des politiciens de renom ou siégeant depuis des décennies ont été renversés, parfois de manière brutale. En tant qu' Invités du samedi de LaLibre.be, ces personnalités politiques d'envergure, déchues de leur maïorat, nous livrent leur témoignage.

Souffrance, rage et larmes pour les bourgmestres "trahis"
©Batista Raphaël (LaLibre.be)
Jonas Legge

Les élections communales n'ont pas épargné certaines personnalités politiques d'envergure. Tant à Bruxelles qu'en Wallonie, des bourgmestres de renom ou siégeant depuis des décennies ont été renversés, parfois de manière tout à fait inattendue ou déroutante. Dans d'autres cas, ce sont des partenaires de majorité qui ont été évincés.

Ces situations sont évidemment blessantes pour les "perdants", et certaines réactions acerbes de candidats "trahis" sont là pour nous le rappeler. Pourtant, ces anciens partenaires devenus nouveaux pires ennemis sont encore forcés de se côtoyer quelques semaines durant. Car les nouveaux conseils communaux ne seront installés que le 3 décembre en Wallonie, et endéans les sept jours qui suivent le 1er décembre à Bruxelles.

LaLibre.be a interrogé certaines de ces "machines politiques" qui, au travers de leurs témoignages, nous rappellent qu'ils restent des êtres constitués de chair et de sang dont les émotions sont loin d'être inébranlables.

Moureaux en perd son respect

La chute de Philippe Moureaux de son poste de maïeur de Molenbeek est sans conteste l'une des surprises de ce scrutin. Le socialiste se dit "amer à l'égard du cdH et d'Ecolo, avec qui nous discutions pour former une majorité". Le cdH, Philippe Moureaux est pourtant encore amené à le fréquenter, au sein du Collège communal, que Flupke Moustache continue à présider "parce qu'il faut que la commune fonctionne". Mais, mercredi dernier, "mystérieusement, l'échevin cdH était absent", lâche, narquois, le Molenbeekois. Qu'aurait-il fait s'il l'avait vu? "J'aurais eu du mépris." Et à l'égard de Sarah Turine ? "J'avais beaucoup de respect pour elle. Si je suis amené à la croiser, je verrai ce qu'il m'en reste."

Payfa n'a pas eu l'énergie d'embrasser les Ecolo

Du côté de Watermael-Boitsfort, Martine Payfa, éjectée de son trône par l'Ecolo Olivier Deleuze, concède aussi que "ce n'est pas simple à vivre. Et c'est un vrai problème quand on met toute sa vie dans la politique et que, du jour au lendemain, on se retrouve sans rien. Heureusement que j'ai toujours mon travail parlementaire. Quoi qu'il en soit, je continuerai mon travail sur le terrain à Watermael-Boitsfort, mais dans les rangs de l'opposition, où je mettrai beaucoup d'énergie pour contrecarrer ce déni de démocratie".

Lorsqu'elle évoque un "déni de démocratie", Mme Payfa cible Ecolo, qui a ligué d'autres formations pour barrer le FDF. A l'occasion du collège, qui s'est tenu mardi, la bourgmestre sortante a d'ailleurs revu certains membres d'Ecolo, qui lui ont tourné le dos dimanche dernier. "C'est bien simple, nous n'avons plus rien à nous dire. C'est tendu. Et vous comprenez que je n'ai pas eu l'énergie de les embrasser", admet la politicienne à la voix rauque, qui avait clamé avoir "la rage".

Desama veut éviter la chasse aux sorcières

A Verviers, la nouvelle est tombée mardi, en fin d'après-midi : le MR a décidé de se "dépêtrer" de son allié PS. Exit, donc, le socialiste Claude Desama de son fauteuil de bourgmestre, dans lequel il était confortablement installé depuis avril 2001.

"Freddy Breuwer (NdlR: tête de liste MR) devait venir me voir pour discuter des accords de majorité que nous avions engagés. Il est finalement venu m'annoncer qu'il embarquait avec le cdH, suite à la pression de Charles Michel et aux accords intervenus à Bruxelles."

Un revirement de situation qui ne peut que faire grincer des dents et laisser un goût amer. "Je ne vais pas embrasser le MR sur la bouche. L'atmosphère est sans doute plus froide qu'avant", reconnait Claude Desama. Même s'il est déçu de son score et des attaques à son égard durant la campagne, l'homme se dit serein. "J'avais de toute façon l'intention de partir après les régionales. Évidemment, j'aurais préféré sortir par moi-même qu'être sorti. Mais c'est surtout pour mes collaborateurs que je ne le vis pas bien. Je vais veiller à ce qu'ils ne soient pas victimes d'une chasse aux sorcières."

Draps n'accepte pas le parjure de Cerexhe

A Woluwe-Saint-Pierre, le bourgmestre libéral Willem Draps (MR), qui a essuyé de nombreux désaveux et des critiques corrosives de la part de ses anciens partenaires, admet que la situation est difficile. Il a d'ailleurs demandé à l'une de ses proches d'assurer la gestion du collège communal.

"Il me serait insupportable de partager quoi que ce soit avec ces personnes" qui lui ont tourné le dos. Directement visé : Benoit Cerexhe et les membres du cdH, qui ont ignoré le pré-accord conclu avec la Liste du bourgmestre et se sont finalement tournés vers trois autres formations. "A leur place, je serais gêné qu'il y ait un contact physique avec moi, parce que le parjure, je ne peux pas l'accepter. Par contre, personnellement, je peux me regarder droit dans les yeux en me rasant le matin." Willem Draps ne cache donc pas son aversion.

Demannez virtuellement sans emploi

"Je vais répondre à la tradition : en faire et ne pas trop en faire", profère, d'entrée de jeu, Jean Demmanez lorsqu'il évoque les semaines qui lui restent à la tête de Saint-Josse. Le socialiste, victime d'un "putsch" par un membre de sa propre formation, est sans doute le bourgmestre qui a connu les échanges les plus violents durant les négociations. "Je n'ai d'ailleurs pas envie d'aller au conseil communal la semaine prochaine car je n'ai pas le sens de la souffrance gratuite", confie-t-il.

Dans la ligne de mire de M. Demannez apparait Emir Kir. "Je n'ai pas envie de le voir, mais pas non plus de lui nuire. C'est un personnage qui n'existe plus. Vu la réunion peu agréable que nous avons eue, il doit penser la même chose. Mais il ne faut pas demander l'impossible."

Aujourd'hui, cet homme de 63 ans s'inquiète pour son avenir. "Je suis virtuellement sans emploi puisque je n'ai rien organisé, en pensant continuer le boulot de maïeur. J'ai maintenant un mois pour rebondir." La prochaine échéance électorale sera, pour lui, les élections régionales, dans 19 mois.

Defalque n'enterre pas la hache de guerre

Brigitte Defalque a aussi connu cette situation délicate d'être déchue par sa colistière, Laurence Rotthier, à Lasne dans ce cas-ci. "Je suis traversée par deux sentiments. Tout d'abord, la satisfaction car j'augmente mon nombre de voix. Ensuite, une grande tristesse, car la campagne a été très dure, et les moyens déployés par Laurence Rotthier ont été impressionnants. Nous nous sommes battues mais pas à armes égales."

Malgré les tensions, ces politiciennes seront amenées à se revoir régulièrement puisque toutes deux siègeront dans le futur collège. Des rapports qui ne s'annoncent pas sous les meilleurs auspices? "Je ne vais pas dire que c'est le grand amour, surtout que, dans un premier temps, elle avait annoncé que je serais Première échevine, et que, ce mercredi, je me retrouve présidente du CPAS", déplore Brigitte Defalque. Un poste qui, il est vrai, est pour le moins ingrat et qui plonge tout politicien dans l'anonymat dans cette commune cossue du Brabant wallon...

"Il faudra un petit temps pour retrouver la sérénité. Mais j'ai un caractère fort, je peux encaisser. Par contre, la hache de guerre n'est pas enterrée", assène Brigitte Defalque.

Mampaka quitte son échevinat avec son chagrin

Après les bourgmestres "trahis", terminons ce tour d'horizon par des partenaires de majorité qui se retrouvent brutalement dans les rangs de l'opposition.

A Bruxelles-ville, le cdH a fait les frais de l'accord PS-MR. Bertin Mampaka, 2e sur la liste emmenée par Joëlle Milquet, ressent "beaucoup de tristesse car, 2-3 jours avant, nous mangions avec nos collègues socialistes. Je ne tiens pas à mettre de l'huile sur le feu. Mais quand on divorce, on peut le faire humainement. La politique est parfois épuisante, dégoutante, mais il faut continuer à servir les gens".

Après neuf années d'échevinat, M. Mampaka doit donc faire ses cartons. "Il faut boucler les dossiers. Et puis, il faut assurer le passage de témoin avec la future équipe. Je ne laisse pas tout tomber, car cela pénaliserait les électeurs. Ensuite, je vais continuer à rendre service, mais avec mon chagrin."

La charge émotionnelle de Verstraeten

La socialiste uccloise Claudine Verstraeten a, elle aussi, toutes les raisons de pester puisque, indépendamment de ses résultats, elle a subi l'effet du jeu de dominos qui s'était engagé suite à l'accord excluant le cdH de Bruxelles-ville. "C'est un déni de démocratie. Les gens me demandent, et je partage leur avis, 'à quoi ça sert qu'on vote?'. A quoi on joue, sérieusement?", s'interroge Mme Verstraeten.

La tête de liste PS a appris l'accord excluant son parti de la majorité à peine 30 minutes avant une réunion du collège. "Là, ça a été dur. On m'a dit que j'étais restée digne jusqu'au bout. Mais, après, il y a quand même une certaine charge émotionnelle."

En veut-elle à Armand de Decker, bourgmestre de la commune? "On s'est vu. Il m'a dit qu'il m'aimait bien et ceci, cela. Il est bien gentil, mais je fais de la politique et pas de l'affectif. Je pense qu'il aurait pu résister aux appels et agir autrement. Et j'en veux au MR d'avoir joué ce jeu de dominos. Je trouve que c'est excessif et peu respectueux des gens."

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