Di Rupo : Premier inventaire

Di Rupo Ier : un an. A-t-il été à la hauteur ? A-t-il convaincu la Flandre ? Que reste-t-il à faire ? La Libre dresse l'inventaire.

F.d.W

C’était il y a un an, le jeudi 1er décembre 2010. Après 541 jours de crise, Elio Di Rupo, futur Premier ministre, parvenait à conclure un accord de gouvernement entre six partis : PS, MR, CDH, CD&V, SP.A et Open VLD. Quelques jours plus tard, le 6 décembre, l’équipe Di Rupo prêtait serment. Et se mettait au travail dans la foulée, persuadée que sa route ne serait pas un long fleuve tranquille, mais bien un court sentier escarpé. L’équipe est toujours là. Dans quel état ? Qu’a-t-elle accompli ? Comment ? Que lui reste-t-il à faire ? Pendant les 5 prochain jours, nous allons dresser des bilans, globaux, par ministre et analyser son travail avec des invités qui porteront un regard extérieur.

1. Quel est le bilan ?

Contrasté. Ni tout à fait mirobolant, ni franchement mauvais. Pour analyser ce bilan, il est impossible d’ignorer les circonstances dans lesquelles l’équipe Di Rupo a dû et devra encore travailler. Une crise de l’euro, une crise économique qui plombe la croissance, une crise communautaire et institutionnelle qui incite à la prudence. Sur le plan socio-économique et budgétaire, si l’on accumule les mesures décidées dans le cadre de l’accord de gouvernement il y a plus d’un an (plus de 11 milliards), le contrôle budgétaire de mars dernier (3 milliards) et la confection du budget 2013, ce sont pas moins de 18 milliards d’euros de mesures qui auront été identifiées, tant en recettes, en dépenses et en mesures diverses (une grande partie sont "non récurrentes"). Résultat : un budget qui reste "dans les clous", fidèle à la trajectoire européenne et qui affichera un déficit de 2,15 % l’an prochain avec la perspective d’un équilibre en 2015. Sur papier, en tout cas. Quand on voit les contre-performances des voisins européens, le résultat est appréciable. Reste le point noir : la compétitivité des entreprises belges. Le gouvernement n’a pas voulu provoquer de chocs, estimant que les amortisseurs actuels (dont l’indexation automatique des salaires) constituaient un élément majeur de préservation du pouvoir d’achat en Belgique. Et donc un facteur de soutien à la croissance et la bonne tenue des entreprises belges. Il appartiendra aux partenaires sociaux de bien cibler les baisses de charges pour soutenir l’emploi. Cela dit, les moyens dégagés pour la relance et la compétitivité paraissent bien faibles par rapport aux attentes et aux espoirs. Car dans le même temps, les destructions d’emplois se poursuivent et les créations deviennent rarissimes. De plus, les handicaps belges demeurent : coût salarial élevé, formation insuffisante, budgets de recherche et de développement en berne, innovation à la traîne. C’est pourtant en remédiant à ces handicaps que la Belgique devrait retrouver la croissance.

2. Elio Di Rupo a-t-il été à la hauteur ?

Son bilan est honorable. Bien sûr, il eût été préférable de travailler plus vite et plus fort. Mais la composition du gouvernement a empêché le Premier ministre d’entreprendre les réformes qu’il aurait voulues. Dans le passé, les traditionnelles tripartites étaient bien lourdes à manœuvrer. À présent, une tripartite rassemble en fait 6 partis qui n’ont plus grand-chose en commun. De plus, les partis flamands vivent dans l’angoisse de la N-VA et le PS est inquiet face à la montée et la structuration d’une extrême gauche francophone. Ces limites, qui se traduisent par la fixation de tabous, de vaches sacrées, empêchent de mener une politique cohérente. A-t-on fait mieux avant ? On évoque souvent "les années Verhofstadt", comme étant celles d’un certain bonheur national Ce n’est pas sans doute pas faux. Mais il faut sans cesse rappeler que le gouvernement arc-en-ciel avait alors bénéficié de deux éléments favorables : une forte croissance économique qui se déployait après un assainissement budgétaire vigoureux (merci Jean-Luc Dehaene) et une accalmie communautaire fragile mais réelle (les dossiers chauds avaient été mis au frigo). À l’époque, les partis se déchiraient, non pour répartir les sacrifices mais pour répartir les fruits de la croissance. Corseté par des chiens de garde aux convictions diamétralement opposées, Di Rupo a donc choisi de se "présidentialiser". Mais il l’a fait autant par goût, par envie que par nécessité politique.

3. Di Rupo, francophone et socialiste, est-il bien perçu en Flandre ?

Il faut distinguer l’homme et la politique de son gouvernement. Elio Di Rupo a su, en quelques mois, habiter la fonction de Premier ministre. Il a rendu une sorte de prestige qu’un Leterme, par exemple, n’avait pas réussi à garder, s’abaissant à des attitudes ou des commentaires indignes d’un Premier ministre. Di Rupo, par sa distance, sa réserve, sa tenue, incarne un Premier ministre à la hauteur de ses ambitions politiques. Les Belges lui reconnaissent cette qualité. Les hommes politiques flamands eux, ont dû s’habituer : " Elio a un style différent, un peu plus à la française, plus présidentiel et moins sur la balle ", disait Alexander De Croo. Les critiques sont en revanche plus virulentes quant à la politique menée par son gouvernement. La Flandre, traditionnellement plus à droite, plus libérale, a du mal à accepter certaines décisions jugées trop à gauche, tant sur le plan socio-éthique, que sur le plan de la sécurité ou de l’immigration. Faut-il en déduire, comme les patrons flamands ont tenté d’en accréditer la thèse, que le gouvernement est "marxiste" ?

4. Le gouvernement est-il marxiste ?

Rien n’est évidemment plus sot et plus faux. Il n’y a jamais de choc dans la politique belge. On gouverne généralement à l’extrême centre. La politique du gouvernement Di Rupo est dans la droite ligne de celle qu’ont menée avant lui les Van Rompuy, Leterme, Verhofstadt, Dehaene, Martens, etc. Si ce gouvernement est marxiste, que penser de ceux qui l’ont précédé ? Quand on compare les décisions de ce gouvernement avec celles des pays voisins, le nôtre apparaît plus tôt comme étant de droite : il n’y a toujours chez nous ni taxation des plus-values - même spéculatives - ni impôt sur les hauts revenus, ni cadastre des fortunes, ni Cotisation Sociale Généralisée, ni contribution complémentaire de crise. Si les "riches" français et hollandais aiment vivre ici, ce n’est pas seulement pour le goût exquis de nos frites. Quand De Wever affirme que le gouvernement frappe surtout l’épargnant flamand, c’est inexat et puéril.

5. Que reste-t-il à faire ?

Un maximum. Sur le plan budgétaire d’abord. Les ministres ont l’impression d’avoir escaladé le Mont Blanc à mains nues. Il leur reste l’Everest Car plus personne, déjà, n’ose espérer que la Belgique connaîtra bien une croissance de 0,7 % comme le prévoyait l’Union européenne. Tout indique donc que l’année 2013 serait bien périlleuse sur le plan budgétaire et que la confection du budget 2014 - à un an d’une échéance électorale capitale - sera plus dure encore que les travaux du budget 2013. De plus, c’est en juillet qu’il faudra préparer les comptes de 2014. Autant dire que le gouvernement vivra, l’an prochain en période de contrôle budgétaire permanent. Une solution serait d’assouplir un peu la rigueur, comme le conseillent désormais le FMI et l’OCDE, car pour réduire le déficit à 1,1 % du PIB en 2014, il faudra un nouveau sacré tour de vis. Parallèlement à ce travail sur les finances, la majorité - élargie cette fois aux écologistes - doit organiser la deuxième phase de la réforme de l’Etat. Elle comprend deux parties : la réforme de la loi de financement et les transferts de compétences. La première provoquera encore des grincements, des cris. La deuxième est gigantesque et il n’est pas sûr que les entités (celle du Sud en particulier) y soient bien préparées. C’est pourtant une question de survie : si les partis flamands de la majorité veulent avoir quelques arguments à opposer au populisme de la N-VA, il leur faudra présenter un bilan en béton. Sauf accident très improbable, Di Rupo restera en place jusqu’à la fin de la législature. Après ? C’est le trou noir

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