Gouvernement Di Rupo : 405 jours à tenir

Le gouvernement Di Rupo est en place depuis 495 jours. Il lui en reste 405 à tenir pour boucler une très courte législature qui devrait se terminer le 25 mai 2014. Le travail ne manque pas, les pièges non plus. Et après...? Analyse.

Gouvernement Di Rupo : 405 jours à tenir
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Francis Van de Woestyne

Voyez comme le temps passe. Ce gouvernement Di Rupo que certains croyaient promis à une mort prématurée est toujours là. Et sans doute ira-t-il jusqu’au bout. Est-ce un projet commun qui tient les ministres ou est-ce la frousse du vide qui les anime ? Voyons cela.

1. Pourquoi le gouvernement tient-il ?

Commençons par un bilan chiffré. Installée le 6 décembre 2011, après une crise de 541 jours, l’équipe d’Elio Di Rupo est donc en place depuis 495 jours. On a parfois le sentiment que l’homme au papillon occupe le 16, rue de la Loi depuis la nuit des temps. Eh bien non : la durée de ce gouvernement n’a pas encore atteint la longueur de la crise au terme de laquelle il a été installé. Mais il a déjà passé la mi-temps de son parcours. Car c’est bien la date des élections européennes qui déterminera la date des scrutins belges. Jusqu’à présent prévues entre les 5 et 8 juin 2014, les prochaines élections pour renouveler le Parlement européen devraient se dérouler entre les 22 et 25 mai 2014. C’est ce qu’ont décidé les représentants des 27 pays européens, réunis le 12 mars dernier à Bruxelles. En Belgique, le scrutin fédéral et régional devrait se tenir le dimanche 25 mai 2014. Il reste donc très précisément 405 jours avant l’échéance électorale. Sans encombre, l’équipe Di Rupo aura donc gouverné au total quelque 900 jours. C’est très peu par rapport à la durée normale d’une législature : quatre ans, soit 1 460 jours.

2. Le gouvernement ira-t-il jusqu’au bout?

Drôle de question Y a-t-il péril en la demeure ? Objectivement non, même s’il se trouve toujours des esprits pour penser qu’une chute est toujours possible. Dans l’absolu, ces prophètes n’ont pas tort. Un gouvernement est toujours suspendu aux fils que tirent les partis. Et à tout moment, une étincelle communautaire et socio-économique peut déstabiliser une équipe voire la démettre. Et l’on a vu, pour ne tenir compte que de l’Histoire récente, que des "grands" stratèges - ceux de l’Open VLD par exemple - peuvent aller jusqu’au bout de leurs phantasmes - "alea jacta est" - quand ils sont persuadés que l’électeur les récompensera de leur audace Mais avant d’annoncer une chute anticipée du gouvernement, il faut toujours se poser cette question : à qui profite le "crime" ? Or ici, à cette question, il n’y aurait qu’une et une seule réponse : à la N-VA.

Car c’est surtout en Flandre que se jouent la survie du gouvernement et son éventuelle reconduction, on veut dire sans la N-VA. S’ils veulent avoir une petite chance de ne pas se faire écrabouiller par la N-VA, il faudra que les partis flamands aient des munitions à présenter aux électeurs : des trophées institutionnels (la 6e réforme de l’Etat) et des acquis socio-économiques (la remise en ordre des finances publiques).

Examinons d’abord le plan budgétaire. A la mi-avril, le gouvernement devra rendre à la Commission européenne sa nouvelle trajectoire budgétaire. Certes, l’Europe a admis que la Belgique modifie le rythme des assainissements : le déficit de 2,15 % ne sera pas atteint cette année. Mais quid après ? Sans une reprise majeure dans toute la zone euro et en Belgique, il est illusoire de penser que l’équilibre budgétaire sera atteint en Belgique en 2015 comme promis. L’important sera que la tendance à la baisse soit confirmée, que la dette repasse sous les 100 % du PIB et que les réformes attendues par l’Europe (marché du travail, chômage, pensions) soient enclenchées. Ce n’est pas gagné avec une majorité aussi hétéroclite.

Très vite, en juillet de cette année, le gouvernement devra ensuite confectionner son budget 2 014. Normalement, un déficit de 1,1 % était prévu : il faudra, encore et encore identifier de nouvelles économies ou des recettes nouvelles, structurelles si possibles. Où ira-t-on les chercher cette fois, moins d’un an avant les élections ?

Ensuite, sur le plan institutionnel. En juillet toujours, les partis signataires de l’accord institutionnel (les partis de la majorité plus les écologistes du Nord et du Sud) devront boucler la 6e réforme de l’Etat. Et l’on sait qu’outre les transferts (de compétences, de bâtiments, de personnel), il faudra aussi revoir la loi de financement dans un contexte budgétaire difficile. Nombreux sont ceux qui pensent que les textes ne seront pas votés cet été. "Ce qui n’est pas très grave en soi, commente un président de parti. L’important est que l’on avance dans la cohérence et que le consensus demeure." Il faudra en tous les cas que cet arsenal soit voté avant la fin de la législature, et que la 6e réforme entre effectivement en vigueur début 2015.

3. La 6e réforme suffira-t-elle à assurer un bon bilan ?

Non, bien sûr. Car qu’on ne s’y trompe pas. Bien sûr, c’est sur le terrain politique que se joueront les prochaines élections. Mais c’est peut-être surtout sur le terrain de la communication que la victoire se décidera. Voter des réformes promises ne suffira pas. Il faudra surtout que les leaders des partis politiques flamands passent du temps à expliquer quatre choses :

- que ces réformes vont dans le bon sens, c’est-à-dire qu’elles accordent des compétences et des moyens complémentaires très importants aux entités fédérées;

- que ces réformes étaient voulues par tous les partis flamands et qu’elles ont bien été accomplies par quatre partis (CD&V, SP.A, Open VLD et Groen!) alors que la N-VA, parce que trop radicale, n’a jamais été capable d’engendrer le moindre progrès sur le plan institutionnel;

- que les réformes de la N-VA (une autonomie totale pour les Régions en 2014) ne sont pas soutenues par une majorité de Flamands;

- qu’elles sont dangereuses pour la stabilité de l’Etat et donc à terme pour la prospérité et le bien-être de tous les Belges, y compris des Flamands.

Si l’on peut regretter certaines décisions de ce gouvernement, il y a un reproche que l’on ne peut lui adresser, c’est celui de l’inactivité. Mais cela ne suffit pas pour convaincre.

Et les réformes constituent-elles une assurance électorale ? Que non ! Car il y a un élément que l’on ne peut malgré tout maîtriser ou dominer : c’est l’extrême habileté politique et l’intelligence tactique de Bart De Wever. Voyez ce qui s’est passé ces derniers temps. En difficultés sur le terrain communautaire après les déclarations intempestives de Geert Bourgeois (l’autonomie totale en 2014), Bart De Wever l’a mollement rappelé à l’ordre. Assez pour rassurer les Flamands fédéralistes, mais assez peu pour rassurer les séparatistes. Et à présent, il vient de prendre l’initiative dans le dossier des adolescents belges qui partent combattre en Syrie. Une initiative qui a reçu peu de critiques

4. Et après tout cela direz-vous, après le 25 mai 2014 ?

Tous les hommes politiques vous répondront, mi-sincères, mi-énigmatiques : attendons le résultat des élections. Bien sûr, c’est vrai. Le peuple est souverain, c’est lui qui désigne les représentants du peuple et c’est sur la base du résultat des élections que l’on constitue une majorité qui approuve un programme de gouvernement. Quand on écoute les habitués de la rue de la Loi, deux théories se font face pour l’après-25 mai 2014. Il y a les optimistes, ceux qui croient qu’avec ces acquis (6e réforme, socio-économique, budget), une reconduction de la majorité est possible (on parle du fédéral). Ceux-là parient sur la sagesse du CD&V qui n’exigerait pas une nouvelle réforme de l’Etat. Dans ce cadre-là, les démocrates chrétiens flamands se contenteraient qu’un des leurs devienne Premier ministre Le nom de Kris Peeters revient souvent.

Mais le CD&V est un parti imprévisible. Et les francophones (Di Rupo, Reynders) peuvent manifester des ambitions légitimes de vouloir rester ou d’accéder au "Seize". Ce scénario optimiste est possible et plausible à une condition : que les partis flamands obtiennent la majorité dans le groupe linguistique néerlandais. Sans cela, on oublie tout et l’on passe automatiquement à l’autre scénario, celui des pessimistes. Ceux-là pensent que cette fois, même avec un résultat entre 30 et 35 %, il sera impossible de contourner la N-VA. Et ces mêmes gens estiment que Bart De Wever - qui continuera à piloter la N-VA même s’il n’en sera plus le président - refusera de jouer le jeu normal des institutions, refusera de se soumettre à la volonté, à l’agenda, aux invitations des informateurs et autres négociateurs désignés par le Roi si une nouvelle grande réforme de l’Etat n’est pas à l’ordre du jour

Dans ces conditions-là, on pourrait battre un nouveau record

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