Pour Jo Libeer du Voka, "la sixième réforme de l’Etat ne va pas assez loin"

"On paie des impôts comme les Scandinaves et on obtient des services du type espagnol. C'est gênant."

Entretien Raphaël Meulders
Pour Jo Libeer du Voka, "la sixième réforme de l’Etat ne va pas assez loin"
©Belga

Jo Libeer est administrateur délégué du puissant Voka, le patronat flamand. Il en a marre de la casquette "communautariste" "qu’une partie du sud du pays" aurait attribuée à son organisation depuis la fameuse phrase de Bart De Wever : " Mon patron, c’est le Voka". "Il ne faut pas se tromper : ce sont les entreprises qui nous paient et c’est le socio-économique qui nous intéresse." Mais pour Jo Libeer, la régionalisation de l’économie ne va pas assez loin. 

"Je veux que tout le monde gagne en Belgique, mais il faut une vision, un modèle et des structures. Or ce sont l’autonomie et la responsabilisation qui fonctionnent le mieux. Si on avait, par exemple, régionalisé une partie de l’impôt des sociétés, on aurait pu refinancer Bruxelles sans passer par tout un système complexe de dotations." Selon Jo Libeer, "la déresponsabilisation est la pire des choses. En Belgique, on est dans un modèle ‘entre les deux’ qui ne fonctionne pas. La 6e réforme de l’Etat n’a pas été assez loin. Tôt ou tard, la discussion sur les structures va revenir à la table, c’est clair".

Comment jugez-vous l’action du gouvernement Di Rupo ? 


"Il a réalisé quelques assainissements, surtout en augmentant les taxes, plutôt qu’en réduisant les dépenses. Mais l’endettement reste, la croissance n’est pas énorme, le marché du travail ne fonctionne pas et il n’y a toujours pas d’équilibre budgétaire. Il nous faut 2 % de croissance dans les années à venir pour pouvoir continuer à honorer le contrat social, payer les pensions. Autrement, les coûts de vieillissement vont devenir intenables. Il y a un appauvrissement latent, qu’on ne ressent pas encore. La balance commerciale est passée en huit ans de +3 % à -3 %, cela fait 24 milliards qui ont disparu, soit le budget total de la Flandre."

Comment arrive-t-on à une croissance de 2 % ? 

"Il faut remédier à deux dysfonctionnements : le coût de l’Etat et le marché du travail qui ne fonctionne plus. On vient de réaliser une étude sur le coût de l’Etat belge par rapport au service et l’environnement qu’il nous donne en échange. Le résultat nous a coupé le souffle. On est classé 20e sur 24 au niveau européen, en compagnie "glorieuse" de la Hongrie, la France, la Grèce. En gros, on paie des impôts comme les Scandinaves et on obtient en échange des services du type français ou espagnol. C’est gênant. En Belgique, l’Etat prend 54 % du PIB total. Il faut ramener très vite ce chiffre à 50 %, voire en dessous. Même la gauche flamande soutient ce point de vue." 

Dès 2014, les Régions vont avoir davantage d’autonomie en matière de marché du travail. Vous dites qu’il ne fonctionne pas en Belgique, qu’allez-vous faire en Flandre ? 

"En Flandre, notre problème, c’est le vieillissement de la population. Nous voulons que les gens travaillent durant 40 ans et pas 29,5 ans comme c’est le cas en Belgique. Il y a beaucoup trop de prépensions. Mettre des gens à 52 ans à la préretraite comme chez Ford Genk, cela va à l’encontre de tous les principes à respecter. A cet âge-là, on a encore la flexibilité pour aller trouver un autre job. Le problème, ce ne sont pas tant les entreprises qui ferment, mais cette incapacité à écouler les personnes licenciées dans d’autres entreprises. Il y a des jobs en Belgique, mais il y a un décalage entre l’offre et la demande. Les indemnités de licenciement sont trop importantes, ce n’est plus un tremplin pour aller chercher un boulot mais un incitant à rester chez soi. On va arrêter ce "win for life" en Flandre."

Une étude de la KBC a récemment affirmé que le taux de croissance était plus important en Wallonie qu’en Flandre. Qu’en pensez-vous ? 

"Que de bonnes nouvelles. La croissance rend heureux." 

Le modèle wallon vous inspire-t-il ? 

"Je ne sais pas si c’est un modèle d’inspiration, mais quand on voit les résultats qui s’amorcent, ce ne sont que de bonnes nouvelles. Même si des études relativisent ces chiffres. Le pouvoir d’achat de la Wallonie est encore loin en dessous de celui de la Flandre. Mais le débat n’est pas là. Une Wallonie qui va mieux, c’est bon pour la Flandre. Ce sont nos clients, nos fournisseurs… Plus les Wallons se redresseront, au mieux nous nous porterons. Je ne comprends pas ce discours qui dit : "La Flandre veut aller de l’avant et nous délaisser". Pas du tout, on a un discours de responsabilité, d’autonomie, de performance. On voit que cela débute au niveau wallon et on dit : "Chapeau, continuez !"" 

Etes-vous impressionné par ce redressement économique wallon ? 

"Je suis surpris, étonné. Pas au sens que je ne m’y attendais pas, mais cela m’intéresse de savoir comment les Wallons ont réussi cela. J’essaie de comprendre. Ce n’est pas une vision paternaliste. On est vraiment content pour les Wallons. Mais le jeu "qui gagne, qui perd", cela m’intéresse peu. Ce n’est pas un match de foot ou de tennis entre les deux Régions, mais plutôt un match de golf. Chacun doit améliorer son jeu et on arrivera tous à un beau résultat." 

Vous parlez des deux Régions, Bruxelles est-elle une Région à part entière selon vous ? 

"Je m’en fous. Il faut sortir de ce type de vocabulaire. Si je dois choisir entre : "Bruxelles Région à part entière problématique" ou "Bruxelles, métropole internationale modèle", le choix est vite fait. On veut investir et collaborer avec Bruxelles. Mais 19 communes, c’est d’une inefficacité rare. A New York, il y a neuf échevins." 

Avez-vous une solution pour contrer le haut taux de chômage à Bruxelles ? 

"Bruxelles est une métropole comme les autres, avec beaucoup d’immigration. L’absence de politique de migration est de l’humanisme mal compris. On a laissé venir des gens qui, même dans leurs pays, n’avaient aucune chance de trouver un emploi. Ce n’est pas de cela dont Bruxelles a besoin. Mais, attention, une fois que ces immigrés sont là, il faut en tenir compte. Il y a un travail énorme à réaliser de formation, d’éducation, d’intégration et Bruxelles a des difficultés à le faire. Nous voulons que la Flandre continue d’y investir. Même si on n’est que 8-10 %, on paie 20 % de l’éducation." 

Un plan Marshall wallon serait-il possible en Flandre ? 

"C’est une autre Région. En Wallonie, le plan Marshall a eu pour objectif de créer à partir de rien. En Flandre, les entreprises sont dans une autre phase de leur vie économique. On voit sur l’axe Bruxelles-Namur-Luxembourg l’éclosion d’une nouvelle économie. Mais il ne faut pas non plus fermer les yeux sur les grands bassins, le Borinage, Liège, avec des taux de chômage de 25-30 %. Parfois des familles entières sont au chômage depuis trois générations. Cela n’existe pas en Flandre."

Qu’en est-il justement de la situation économique en Flandre ? 

"Il y a eu Ford-Genk, bien sûr. Mais ce n’est pas parce qu’un arbre tombe avec beaucoup de bruit que le reste de la forêt ne pousse pas. On a un modèle qui vient à sa fin : celui des multinationales arrivées dans les années 60, attirées par un marché, une main-d’œuvre qualifiée et bon marché. Il faut se préparer à substituer ce modèle qui représente encore plus de 50 % de l’emploi industriel en Flandre. Le challenge est énorme, mais si on n’anticipe pas, on peut avoir les mêmes problèmes que la Wallonie a eus avec sa sidérurgie."

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