"Un côté un peu schizophrène de se priver d'Isabelle Durant"

La défaite d'Isabelle Durant chez les écolos résonne-t-elle comme un désaveu ? Le choix Lamberts est-il judicieux ? Peut-on parler d'un "matricide" ? LaLibre.be a recueilli les témoignages de plusieurs pointures d'Ecolo, de générations diverses, qui analysent le choix opéré et ses conséquences.

Jonas Legge
"Un côté un peu schizophrène de se priver d'Isabelle Durant"
©Montage LaLibre

Ce samedi, les mandataires écolos ont désigné le candidat qui tirera la liste en vue des élections européennes en mai 2014. Avec 325 voix, Philippe Lamberts a devancé Isabelle Durant, qui a en récolté 270. Les résultats ont surpris certains analystes politiques. LaLibre.be a recueilli les témoignages de plusieurs pointures d'Ecolo, de générations diverses.

Un désaveu ?

Isabelle Durant est l'une des figures marquantes des Verts et, de manière plus large, de la politique belge. Sa personnalité pèse dans le Royaume depuis plus de 15 ans. Pourtant, le choix des mandataires ne s'est pas porté sur elle. Un désaveu ?

Les personnalités jointes par LaLibre.be sont unanimes : le choix fut "difficile", "cornélien", mais il ne s'agit nullement d'un désaveu ni d'une sanction. Le "choix du programme", en vue de la campagne européenne, est mis en avant par chacun d'eux. Pour le député fédéral Georges Gilkinet, "la gestion de la crise financière et du monde bancaire sera la priorité des élections européennes. Et Philippe est excellent sur ces dossiers". Il est vrai que l'eurodéputé Lamberts a forgé sa réputation suite à son travail sur le plafonnement des bonus des banquiers. Ce qui lui a valu d'être désigné "homme le plus détesté de la City" de Londres par le journal "Le Monde".

"C'est la preuve que quand les politiques le veulent vraiment, ils peuvent mettre de côté les intérêts privés au profit de la collectivité", juge Philippe Defeyt, ancien secrétaire fédéral d'Ecolo. "La sensibilité socio-économique a cours depuis toujours à Ecolo."

Un autre ancien secrétaire fédéral, Jacky Morael, renchérit en expliquant le succès par le fait qu'"un écolo n'était pas attendu sur le terrain bancaire et financier. Il incarne une contestation populaire dans tous les pays européens, qui émane de tous les citoyens".

Zakia Khattabi abonde dans le même sens. Elle ajoute que "s'il y avait eu une crise de la dioxine ou de la viande de cheval, peut-être que le vote des militants aurait été différent..."

De son côté, Jean-Michel Javaux, qui a présidé l'assemblée de ce samedi, évoque "un bel exercice de démocratie directe, lors duquel 600 personnes votent". "Les dynamiques d'assemblée ont du poids. La situation peut alors très vite tourner en faveur d'un candidat lors d'envolées lyriques sur une prise de parole. Beaucoup de membres hésitaient d'ailleurs avant le vote !"

Un choix judicieux ?

En écartant Isabelle Durant, le parti se prive d'une tête de liste populaire qui, ces dernières années, récolte énormément de voix. Les éditorialistes politiques ont d'ailleurs relevé cette ambiguïté.

Jacky Morael cible, de la part de ces éditorialistes, un "paradoxe amusant, une ironie". "On reproche à Ecolo d'être devenu un parti comme les autres. Un parti électoraliste. Dans le même temps, on nous reproche de ne pas mettre comme têtes de liste les personnes qui font le plus de voix... A ce train-là, il n'y a pas de renouvellement possible, dans aucun parti. En 1995, j'ai dû batailler avec des journalistes pour qu'ils donnent de la visibilité à Isabelle Durant, qui était inconnue en Wallonie à ce moment-là", se souvient-il.

"Si les partis politiques sont guidés par des considérations tactiques, on n'avancera pas beaucoup", fait également remarquer Philippe Defeyt. Tout en reconnaissant que Philippe Lamberts "a encore du travail à accomplir pour acquérir la notoriété".

Quant à Jean-Michel Javaux, il considère qu'il y a "un côté un peu schizophrène de se priver de l'hyper visibilité de cet atout maître qu'est Isabelle Durant. Mais, en même temps, le résultat démontre la volonté de donner de la visibilité à des gens moins connus". Celui qui a partagé la coprésidence du parti, jusqu'en 2009, avec Mme Durant ne peut d'ailleurs cacher sa déception. "Je connais Isabelle en campagne. C'est une bête de campagne ! Maintenant, c'est à Philippe Lamberts de passer l'examen de la notoriété auprès du grand public... Et montrer qu'il pourra être tout-terrain", et dès lors montrer qu'il peut jongler avec d'autres dossiers que les bancaires et financiers.

Zakia Khattabi souhaite que l'ensemble du parti se rassemble dorénavant derrière le candidat désigné. "Je crains la prophétie autoréalisatrice. Si l'on continue de dire qu'Ecolo a posé le mauvais choix, on va construire la défaite annoncée", regrette-t-elle.

Georges Gilkinet affirme lui qu'"il ne faut pas arriver craintif aux élections. On analysera le choix par après. Mais on ne peut comparer les résultats de 2009 à la situation aujourd'hui. Philippe est davantage populaire maintenant."

Pour rappel, en 2009, lors des élections européennes, la battue de samedi avait récolté 150 000 voix contre 26 000 à son second Lamberts.

Un "matricide" ?

Sur son blog, le journaliste politique Fabrice Grosfilley évoquait ce dimanche un "matricide" à l'égard d'Isabelle Durant. Evidemment, aucun des politiciens contactés n'approuve le terme. "Isabelle séduit jusqu'à nos plus éminents analystes politiques", rouspète l'un d'eux. Le terme "coupeurs de tête", utilisé ce lundi dans certains quotidiens pour qualifier les écolos, a également déplu.

"Si les écolos étaient des coupeurs de têtes, c'est celle de Philippe qu'on aurait coupée car c'est la sienne qui dépassait", réplique Zakia Khattabi.

"Cette image appartient à la légende", renchérit Georges Gilkinet. "C'est de l'interprétation de l'ordre de l’éditorial. Par rapport à la situation, si j'avais dû titrer un édito, je l'aurais fait de la sorte : Choisir c'est renoncer."

Philippe Defeyt reconnait lui que le qualificatif n'est pas incongru, mais qu'il ne s'applique plus à l'heure actuelle. "Peut-être les écolos étaient-ils des coupeurs de têtes auparavant. Mais cette clé de lecture ne convient pas ici. Nous avions deux bons candidats et nous avons dû choisir. Si Lamberts était arrivé la semaine passée à Ecolo, on aurait pu utiliser ces termes. Mais Lamberts est connu et reconnu depuis bien longtemps..."

Quant à Jacky Morael, il admet qu'il est "très difficile de faire une carrière longue, sans discontinuer, chez les écolos. Les mandataires n'aiment pas les mandarins carriéristes, comme c'est de rigueur dans les autres partis".

Faudra-t-il revoir le système de désignation des têtes de liste au sein d'Ecolo ? Plusieurs membres s'interrogent...


Philippe Defeyt

Georges Gilkinet 

Jean-Michel Javaux

Zakia Khattabi

Jacky Morael