La N-VA bouscule le Stratego flamand

Les partis flamands se positionnent tous. La N-VA en position inconfortable.

Rocour Vincent
La N-VA bouscule le Stratego flamand
©BELGA

Cela grouille en Flandre. Les partis flamands se positionnent. Ils cherchent à être le plus près de la ligne de départ. Et guettent le coup d’envoi de la campagne électorale. C’est la N-VA, que l’on attendait plus tard, qui a ouvert le feu. Profitant du calme relatif des vacances d’automne, les nationalistes flamands ont publié leur programme socio-économique puis, deux jours plus tard, leur conception du confédéralisme.

Beaucoup interprètent cela comme une manœuvre de diversion. La N-VA avait besoin qu’on revienne un peu sur le plan des idées et moins sur elle-même. Les nationalistes se portaient un peu moins bien dans les sondages depuis quelque temps. Il y a eu des couacs dans la communication. Certaines sections locales ont fait étalage de toute leur incapacité à gérer le pouvoir qui avait été conquis lors du scrutin communal - la N-VA a été débarquée de la majorité à Turnhout à la mi-octobre. Et puis, il y a eu la parution, à la fin du mois dernier, d’une série de photos montrant le chef du groupe N-VA, Jan Jambon, lors d’une réunion du "Sint-Maartensfonds", une organisation d’anciens collaborateurs.

La N-VA isolée sur le plan institutionnel

Délibérée ou non, la manœuvre a pleinement fonctionné. Le programme de la N-VA a été abondamment commenté. Il faut dire que l’artillerie lourde avait été sortie pour l’occasion. Sur le plan économique, la N-VA a épousé les grands classiques du libéralisme : suppression de l’indexation automatique des salaires, limitation du chômage dans le temps, disparition de deux des 5 tranches d’imposition. Et son cocktail institutionnel est carrément détonant. Pour elle, la Belgique doit être composée de deux Régions seulement – la Flandre et la Wallonie. La Région bruxelloise ne disparaîtrait cependant pas complètement. Mais elle devrait limiter ses compétences aux matières liées au sol : économie, environnement, etc. Pour le reste, singulièrement pour leur couverture sociale, les Bruxellois seraient amenés à choisir entre le modèle flamand ou le modèle wallon. Quant au niveau confédéral, il aurait perdu presque toute substance. C’est tout juste s’il garderait les compétences de Défense et d’Asile. Il perdrait aussi toute figure représentative puisqu’il n’y aurait plus de Premier ministre et que les ministres du gouvernement confédéral, six en tout, seraient désignés par les Régions flamande et wallonne. Du lourd donc – mais qui n’étonne guère dans le chef d’un parti autonomiste.

Le positionnement de la N-VA a cependant eu un effet indirect : celui de forcer les autres partis flamands à se positionner. Groen et le SP.A n’ont guère eu de mal à prendre leur distance avec le menu institutionnel de la N-VA : ils ne s’étaient jamais déclarés confédéralistes auparavant. La situation était différente pour le CD&V et l’Open VLD. Ils avaient opté tous les deux pour le confédéralisme dans les années 2000 – mais sans en donner une définition très précise. Ces deux partis ont eux aussi pris leurs distances avec la N-VA. Le CD&V confirmera ce week-end, lors d’un congrès programmatique, son souhait de voir se maintenir une Belgique forte – il parle de “confédéralisme positif”. Quant au second, il devrait carrément rayer le terme “confédéralisme” de son programme au cours d’un congrès le week-end suivant. L’une des raisons avancées pour justifier ce geste, c’est précisément la sortie de la N-VA. “ En Flandre, depuis que la N-VA en a donné sa version, le confédéralisme apparaît comme l’antichambre du séparatisme, commente le député Open VLD Herman De Croo. Et nous ne sommes pas séparatistes.”

La N-VA est désormais isolée sur le plan institutionnel. Ce qui est à la fois une bonne nouvelle pour elle, car elle se retrouve dans sa posture favorite, celle du “seul contre tous”. Mais c’est aussi une mauvaise nouvelle pour elle, car elle pourrait à nouveau se trouver isolée au moment de négocier le prochain gouvernement fédéral et, dès lors, rester dans l’opposition.

La N-VA face à un dilemme: une réforme de l'Etat ou le pouvoir?

Car si la N-VA a clarifié son programme , elle reste floue sur ses intentions d’après-scrutin. Pourrait-elle accepter de monter dans un gouvernement fédéral sans obtenir la garantie d’une nouvelle réforme de l’Etat ? Le député Siegfried Bracke avait dessiné ce scénario. Mais il s’était fait rappeler aussitôt à l’ordre. Sans que personne, à la N-VA, n’aille jusqu’à faire d’une nouvelle négociation institutionnelle un préalable à une éventuelle participation gouvernementale. “ La N-VA est un peu coincée, note le politologue Dave Sinardet (Université d’Anvers). Elle sait qu’elle ne pourra pas obtenir une réforme de l’Etat sans le PS. Car sans le PS, il ne sera pas possible d’atteindre les deux tiers au parlement. Or la N-VA dit toujours qu’elle veut un gouvernement de centre-droit, sans le PS. Elle doit donc choisir : un programme socio-économique de centre-droit ou une réforme de l’Etat. Mais c’est un choix terrible pour elle. Je ne crois pas que la N-VA pourrait aller dans un gouvernement sans la garantie d’une réforme de l’Etat. Cela ne passera jamais dans un congrès où la règle veut que la participation recueille au moins deux tiers des voix dans l’assemblée. Mais si elle tient cette position, elle risque d’être marginalisée.

La N-VA a-t-elle seulement envie de monter au gouvernement fédéral?

On peut évidemment se poser la question. En 2010, les nationalistes n’ont pas montré une grande envie de participer à la majorité fédérale. Et Bart De Wever a d’emblée écarté la possibilité de devenir Premier ministre alors qu’il en avait reçu la légitimité démocratique. Aujourd’hui, le discours a un peu changé. La N-VA dit publiquement son intention de participer au gouvernement fédéral. “Les gens n’accepteraient sans doute plus que la N-VA refuse encore le poste de Premier ministre”, note Dave Sinardet. C’est sans doute ce qui pousse Bart De Wever à envisager de prendre la tête de la liste fédérale de son parti dans la province d’Anvers. Ce qui en ferait de facto un candidat Premier ministre – même s’il a juré à ses électeurs qu’il resterait bourgmestre effectif d’Anvers jusqu’au terme de son mandat. Ce n’est sans doute pas de gaîté de cœur.

Mais Bart De Wever a-t-il le choix ? Lors des dernières élections, les exécutifs régionaux avaient déjà été constitués. Cette fois, le scénario sera différent : les élections fédérales et régionales se joueront le même jour. Il y a dès lors de fortes chances que les partis veilleront à instaurer les mêmes coalitions au fédéral et dans les Régions. Par cohérence. Par souci d’efficacité. Si la N-VA opte pour l’opposition au fédéral, elle risque donc de connaître le même sort au niveau régional. Or, cinq ans d’opposition, c’est long. Interminable même. “En cinq ans, un gouvernement peut poser une politique de plus long terme, commente Dave Sinardet. Déjà la popularité de Bart De Wever s’érode après deux ans. Qu’est-ce qui se passera après cinq ans ? C’est maintenant que la N-VA doit capitaliser la popularité de son chef de file”. On revient alors à la même question : la base de la N-VA pourrait-elle accepter de monter dans un gouvernement sans une nouvelle réforme de l’Etat ?