Anne Delvaux: "Je me sens trahie, totalement trahie…"

La députée européenne se sent trahie par son parti et annonce qu'elle ne sera pas candidate aux élections du 25 mai pour le CDH. Guerre ouverte au sein du parti.

Entretien>Antoine Clevers et Véronique Leblanc
- Conf. de presse de la députée européenne cdH Anne Delvaux concernant son avenir politique - Persconf. van Europarlementslid Anne Delvaux over haar politieke toekomst 13/2/2014 pict. by Didier Lebrun © Photo News
- Conf. de presse de la députée européenne cdH Anne Delvaux concernant son avenir politique - Persconf. van Europarlementslid Anne Delvaux over haar politieke toekomst 13/2/2014 pict. by Didier Lebrun © Photo News ©Photo News

Sortie de scène. La députée européenne Anne Delvaux (CDH) a officialisé, jeudi, son retrait de la vie politique à temps plein. En tout cas, "la politique, je n’en ferai plus mon métier" . Comme attendu, elle ne se présentera pas aux élections du 25 mai prochain. Elle voulait la tête de liste à l’Europe - et rien d’autre ! Son président de parti Benoît Lutgen la lui a refusée, nommant à la place Claude Rolin (issu de la CSC).

M.Lutgen vous offrait la deuxième place à la Chambre dans la province de Liège et un échevinat à la Ville de Liège…

Je ne prends pas le paquet qu’il me propose. D’abord, parce que je suis contre les cumuls. Ensuite, parce que j’ai toujours été constante : je ne cherche pas un mandat à tout prix, je cherche à partager mes compétences là où je peux être utile.

Vous aviez pourtant dit à vos électeurs que vous deviendrez échevine.

J’ai très clairement proposé à Benoît Lutgen d’être député européenne et, à un moment, de démissionner de ces fonctions pour devenir échevine. Mais à condition qu’il soit possible de construire quelque chose à Liège.

Construire… ?

Je n’ai jamais entendu mon président confirmer que j’allais devenir échevine… C’est moi qui ai annoncé que je le deviendrais. Et aujourd’hui, il me propose le poste… Ça sent le coup fumeux. Il n’a aucun moyen de faire partir les échevins si ceux-ci ne le souhaitent pas. Par ailleurs, sur Liège, il faut du renouveau. Et je n’ai jamais senti son soutien.

Vous ne vouliez pas siéger au collège communal avec Michel Firket, l’actuel premier échevin CDH… N’est-ce pas ça le problème ?

Le renouveau, ce n’est pas nécessairement une question de personnes, mais il y a une nouvelle génération, dont je fais partie, qui stagne derrière. Il y a quelque chose de malsain à Liège…

C’était donc sans M.Firket ?

En tout cas, je n’ai pas eu le soutien du parti. Et je l’ai fait savoir au président.

Pourquoi avoir refusé le fédéral ?

D’abord, parce que l’Europe, je m’y suis investie comme une lionne. Au sein du PPE, je ne me suis jamais laissée faire. Je me suis battue parce que je suis centriste, parce qu’il est important de garder une autocritique par rapport à son groupe… L’Europe, c’est une vraie passion. Quand on vous demande de choisir entre votre passion et la Chambre - où le jeu politique pur est tout autre, où le rôle parlementaire est tout autre, où les matières ne m’intéressent pas vraiment (j’aurais préféré la Région)… Non, je n’avais pas envie du tout de travailler au fédéral. Je comprends le jeu politique qui consiste à essayer d’être le plus fort possible partout. Un président de parti doit pouvoir exercer son autorité, c’est important. Mais je ne partage pas l’idée que quelqu’un peut être candidat n’importe où, peu importe ses compétences.

Selon vous, Benoît Lutgen n’avait en tête que la course aux sièges ?

Uniquement ! La seule chose qu’il veut, c’est un troisième siège à Liège.

Vous dites qu’il vous a donné la tête de liste à l’Europe le 25 janvier, avant de se raviser et de vous l’annoncer le samedi 1er février…

Tout ce que je dis, je peux le prouver.

Où est-ce que ça a capoté, alors ?

Le 1er février, est publié cet article ignoble dans "Sudpresse". Benoît Lutgen m’appelle le soir et me dit : "Il y a beaucoup d’opposition en interne par rapport au fait que tu ne serais pas sur la liste fédérale. Et tu as vu l’article ? L’Europe, c’est mort…"

Votre réaction ?

Je me sens trahie. Totalement trahie, salie, lâchée, saucissonnée, découpée… En plus, sur fond d’un article blasphématoire… Il y a deux scénarios possibles. Soit Benoît Lutgen ne contrôle pas ses barons, caciques et huiles - pour reprendre les termes de l’article. Soit il était au courant de sa publication. Et j’ai ma petite idée là dessus… Parce que quand on lit "Benoît Lutgen ne peut pas céder à ce chantage, nous le lui avons dit", il sait qui a dit cela…

Qui, d’après vous ?

Je le sais parfaitement, mais je ne donnerai pas leurs noms parce que je n’utiliserai pas leurs méthodes. Mais dans cet article, on retrouve des éléments que l’on ne discute qu’en bureau restreint…

Quand avez-vous appris la désignation de Claude Rolin ?

Le jour même de l’annonce, le lundi 3 février. J’avais encore vu Benoît Lutgen le matin à Bastogne, mais il ne m’a rien dit. J’étais dans la voiture vers le Parlement européen à Strasbourg quand j’ai découvert la convocation d’un bureau politique et la présentation de la tête de liste à l’Europe. Je ne peux pas croire que M.Rolin ait été contacté et pris sa décision en quarante-huit heures. A ce moment, c’était fini…

Allez-vous quitter le CDH ?

Il y a deux CDH. L’un qui représente un vrai humanisme et l’autre, non humaniste, celui de l’appareil, qui vient de me lyncher, de me sacrifier. Je crois au premier, plus au second. Est-ce que je vais rester au Conseil communal de Liège ? Est-ce que je vais rester au CDH ? Je m’interroge. Si on m’avait dit en temps et heure "l’Europe ce n’est pas pour toi", j’aurais été très déçue, mais je l’aurais accepté. Ce que je n’accepte pas, c’est que Benoît Lutgen m’ait tirée en longueur après m’avoir promis la tête de liste le 25 janvier et avoir refusé de condamner les propos tenus dans l’article de "Sudpresse". Je ne suis pas un pion.

Quel était son intérêt de faire traîner les choses aussi longtemps ?

Je ne sais pas. Mais je crois que le parti n’était pas certain que Marie-Dominique Simonet (NdlR, en convalescence en raison d’un cancer) soit en mesure de tirer la liste pour la Région à Liège…

Vous suivez une formation certifiante pour entamer une troisième carrière après le journalisme et la politique. Cette décision est-elle antérieure à vos derniers démêlés avec le CDH ?

Mon objectif n’a jamais été de faire de la politique "une carrière". Si cela devient votre unique gagne-pain, vous êtes prêt à tout, y compris à ravaler votre propre parole. C’est en ce sens que j’avais décidé d’entamer cette formation qui m’offre différentes pistes dans le privé.

Envisagez-vous un retour à la RTBF, d’où vous êtes en congé politique ?

Non. Lorsque je suis entrée en politique, je savais que je ne redeviendrais jamais journaliste. Je porte désormais une étiquette. C’est incompatible avec la neutralité nécessaire du métier.

Vous tranchez dans le paysage politique…

Je reconnais que je ne dois pas être facile à vivre… Personne ne quitte le JT quand il y est ! Et personne ne refuse de devenir député fédéral ! Je suis atypique, dérangeante.

Se battre contre le PPE est-il plus facile que d’affronter le CDH ?

Ça n’a pas été facile au Parlement européen. Le PPE s’est radicalisé et se radicalise encore. Reste que l’assemblée travaille en fonction de majorités mouvantes, parfois inattendues, ce qui donne une plus grande liberté. Il n’y a pas de particratie. C’est extrêmement constructif. C’est la politique telle que je l’apprécie.

M.Rolin pourra-t-il s’adapter au PPE ?

Ce n’est pas que ça va être compliqué pour lui, c’est que ça va être impossible ! J’apprécie Claude Rolin, mais c’est un très grand écart qui l’attend entre son syndicalisme et le conservatisme du PPE.