Paul Magnette, le "professeur" à la tête du PS

Désormais, lorsqu’on évoquera Paul Magnette, il faudra préciser qu’il est président du PS. Avec 95 % des voix obtenues à l’élection présidentielle interne, sa légitimité est incontestable. C’était d’ailleurs le seul suspense lié à cette candidature unique. Arriverait-il à concentrer sur son nom l’unanimité des suffrages. Depuis samedi soir, c’est chose faite.

Désormais, lorsqu’on évoquera Paul Magnette, il faudra préciser qu’il est président du PS. Avec 95 % des voix obtenues à l’élection présidentielle interne, sa légitimité est incontestable. C’était d’ailleurs le seul suspense lié à cette candidature unique. Arriverait-il à concentrer sur son nom l’unanimité des suffrages. Depuis samedi soir, c’est chose faite.

Il a tellement été écrit qu’il était le dauphin de Di Rupo qu’on finissait par s’habituer à ce statut de "prince Charles" socialiste. Alors qu’il était prêt depuis longtemps, mais confronté à la longévité du monarque en place, on s’interrogeait sur sa patience à attendre aussi longtemps. Pour le sport, Magnette aurait aimé débattre avec un adversaire. Mais personne n’a souhaité se faire tailler en pièces. Il a vaincu sans péril, il connaît l’adage. Mais l’adage n’est pas dogme et gageons qu’il compte bien le trahir.

Qui est Paul Magnette ? Quel sera le socialisme qu’il tentera d’imprimer à un parti qui, malgré les périls, se maintient en tête chez les francophones du pays ? Idéologie socialiste et littérature s’entremêlent. Quand Philip Roth rencontre Jean Jaurès ou Gramsci. Avec en bruit de fond une chanson de Gainsbourg, de Bashung ou un riff de guitare Fender Télécaster.

De Philip Roth, il aime autant les romans complexes et triviaux comme Portnoy et son complexe que les best-sellers de "la trilogie américaine". Roth qui a raconté les destins d'hommes en chute libre. Magnette sait que les hommes de gauche tombent aussi et parfois sous les balles. De Jean Jaurès, socialiste français au destin sanglant, à André Cools, le Liégeois tonitruant assassiné au petit matin, il choisira plutôt Jaurès.

Jaurès, ce saint du socialisme, rien que ça. Comme lui, il est très bien formé et brillant orateur. Sans un bout de papier dans les mains, Magnette donne toujours le sentiment d’improviser avec brio. Ainsi, lorsqu’il mène ce qui reste à ce jour son plus beau combat médiatique, celui contre le Ceta (le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada), on le voit haranguer un Parlement qui n’en demandait pas tant. Il transforme un sujet complexe en combat biblique du petit contre le grand. Il se fait remarquer à l’étranger. Il s’internationalise. Il faut un peu de talent pour cela.

Le socialisme de Jaurès

Jaurès, le martyr de gauche, qui prônait, toute sa vie publique durant, une manière de faire de la politique proche de la société. Voilà le credo qu’il faudra s’attendre à voir appliquer durant le temps que durera la présidence Magnette. À moins qu’il le trahisse, rattrapé par la Realpolitik.

En 2016, lors d'une interview sur Pasolini (il aime manifestement les destins tragiques), il disait ceci : "Oui, je crois que l'action politique doit accepter de redécouvrir un caractère très polymorphe de la manière de faire de la politique. Ce n'est pas seulement conquérir le pouvoir d'État et réformer à travers les lois. C'est aussi beaucoup de petites choses qui se font avec la société. Je pense que c'est une forme de retour à la politique d'avant la grande politique gouvernementale majoritaire ; une politique de l'époque de Jean Jaurès - que je cite souvent." Désormais, il devra moins citer et apprendre à agir.

Et faire preuve d’un courage, sans doute, que

Jaurès évoquait ainsi :

"Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action."

Parce que la lassitude, elle lui vient vite, à Paul Magnette. Il l’a dit, il n’a pas l’âme d’un putschiste. Mais l’envie de prendre les rênes du parti des mains de Di Rupo, elle l’a titillé ces deux dernières années. Jamais en public, juste devant quelques fidèles. Il s’en est bien gardé, il a bien fait. Après les frustrations sont venues les garanties.

Magnette est une machine à discourir. Est-il une machine à bosser sans relâche ? On dit de lui, parfois, qu’il a besoin de beaucoup de sommeil. Comme une contradiction dans un monde politique belge où la valeur cardinale est de se contenter de petites nuits.

Lors de la crise du Ceta, il monte aux barricades, désobéit juste ce qu’il faut, arrache un compromis qui le satisfait parce qu’il peut le défendre et puis il met fin aux hostilités quand d’autres auraient bien continué. Avec dans la poche une belle popularité et la satisfaction de celui qui ne s’est pas épuisé trop longtemps.

Depuis douze ans qu’il est en politique active, il a déjà été sauveur du PS carolo, ministre wallon de l’Action sociale, plusieurs fois ministre fédéral, sénateur, président ad interim du PS, bourgmestre de Charleroi, ministre-Président wallon et, depuis le défunt week-end, président d’un PS qui devra digérer les vingt ans de présidence d’un Di Rupo qui reste aux premières loges en Wallonie.

Des publications en tout genre

Magnette le politique n'est jamais loin de Paul le littéraire. Durant ces douze années où il est devenu le Wallon le plus populaire dans les baromètres des journaux, il a beaucoup publié. Du sérieux La gauche ne meurt jamais où il se pose en idéologue au très récent Chant du pain où il joue au boulanger. Sans oublier le bâclé Ceta, quand l'Europe déraille, écrit en deux semaines, où il livre sa vision d'un combat qu'il incarna injustement seul. Récupérant le travail de députés plus laborieux que lui. Est-ce là le syndrome du prof d'unif qui s'attribue tout le mérite du travail d'un étudiant ? Laissons-lui que ce combat, sans son implication, n'aurait pas décollé.

Magnette est le fils d'un médecin généraliste et d'une avocate. Il s'est construit dans leur ligne, celle du militantisme de gauche. Mais il est allé un pas plus loin. Le politologue, discret militant du PS, est devenu politique. Fidèle à sa garde rapprochée, il a aussi laissé tomber des proches collaborateurs qui s'étaient pourtant mis à plat ventre pour lui. Mais pas son âme damnée, Laurent Zecchini, qui le suit partout. Ils se connaissent depuis leurs jeunes années de militants. Il a son bureau à côté de celui du patron. Que ce soit à la présidence ad interim du PS, à l'hôtel de ville de Charleroi ou dans les différents cabinets ministériels occupés par Magnette. Il se plaît d'ailleurs à dire : "Mon boulot, c'est Paul Magnette." Magnette s'entoure d'un cercle restreint qui ne conteste pas ou peu ses choix. C'est confortable, mais c'est parfois dangereux.

C’est peu dire qu’il n’aime pas le conflit. Les querelles mesquines, les guéguerres stériles, il les méprise. Il n’aime que la joute politique de haut niveau et médiatisée si possible. Mais pas n’importe comment, pas n’importe quand, il choisit ses moments. Il a refusé de débattre avec Theo Francken (N-VA) à l’invitation d’un quotidien, en mai dernier. S’il existe un risque de ne pas être à la hauteur, il ne le prendra pas. Il se protège.

Mais lorsqu'il sent l'opportunité du bon coup, il fonce. Durant les négociations pour former une majorité à Charleroi, le PTB, qui lui a pris des voix, l'agace. Il cherche à le mouiller. Que le PTB accepte ou pas, peu importe, il doit en tirer profit sur le plan politique. Mais il n'aime pas les amateurs, il leur fait savoir, il leur explique, il professe. Il leur dit que "si un jour" ils "négocient au fédéral", ils "verront la différence, ici, c'était bisounours, hein". Il évacue le conflit, il évacue le PTB. Il vivra comme s'il n'existait pas.

Il y a quelques semaines, un nouveau conflit pointe le bout de son nez. L'intercommunale de santé publique du Pays de Charleroi (ISPPC) fait les gros titres. Sa responsabilité dans cette affaire est sans doute d'avoir laissé le MR faire la loi dans ce marigot intercommunal. Son refus d'en débattre au conseil communal en atteste. Ça l'ennuie, c'est bas de gamme. On est loin du Ceta et de ses enjeux. Pourtant, une responsabilité locale ne devrait pas s'exercer à la carte. Sa manière d'être à Charleroi, où évidemment il en impose, a fait dire un jour à Jean-Claude Van Cauwenberghe en personne : "Magnette est aussi dictateur que moi, si pas plus." Dans la bouche de Van Cau, il s'agissait d'un compliment.

Réconcilié avec Van Cau

D’ailleurs, celui qui a été, comme lui, bourgmestre de Charleroi et ministre-Président wallon est devenu un homme chez qui Magnette prend parfois conseil. Il a un jour compris qu’il ne pouvait pas balayer d’un coup de main des années de socialisme à la sauce Van Cau. Autant, dès lors, s’attacher le vieux baron pour éviter les conflits. La période "rénovateur du PS" contre les autres a vécu.

Le voilà aujourd'hui à la place qu'il voulait. Sait-il que, chaque matin, il se réveillera en se demandant si un élu socialiste n'a pas fauté. Lui qui n'aime pas mettre les mains dans les culs de basse-fosse sera servi. Il a promis de couper les têtes de ceux qui n'auraient pas encore intégré les principes de nouvelle gouvernance en Wallonie. La priorité de ce Robespierre carolo (encore un destin violent) sera de réussir quelque chose au fédéral. Mais c'est la gestion, parfois ingrate, de ce foutu quotidien et les prochaines échéances électorales qui diront, au final, s'il a été un bon président. Le PS est désormais dirigé par celui que certains adversaires et même certains alliés appellent "le professeur". Les amateurs de séries Netflix comprendront : le PS, désormais, c'est la Casa de Paupaul.