Salafisme, extrême droite dure et espionnage chinois: les 3 menaces qui planent sur la Belgique
Dans un rapport, la Sûreté de l’État évoque les défis pour la société belge : le salafisme, l’extrême droite et les étudiants chinois.
/s3.amazonaws.com/arc-authors/ipmgroup/3db27521-05f2-4d07-b3b8-02602abf6d9b.png)
Publié le 01-07-2020 à 20h00 - Mis à jour le 07-07-2020 à 16h32
:focal(1275x645:1285x635)/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/ipmgroup/BGCVYZWOYFDMDPJQOBVM6ICU3U.jpg)
Dans un rapport, la Sûreté de l’État évoque les défis pour la société belge : le salafisme, l’extrême droite et l'espionnage chinois.
La Sûreté de l’État demande le triplement de son budget et le doublement de ses effectifs. Elle l’écrit dans son dernier rapport annuel, publié ce jeudi matin et que La Libre a pu lire en primeur. Selon le patron de la Sûreté, Jaak Raes, "un rattrapage s’impose" car la Belgique n’a pas assez investi dans ses services de renseignement. Malgré l’électrochoc des attentats de Paris et de Bruxelles, "certaines menaces ne peuvent faire l’objet d’un suivi suffisant par manque de moyens, conclusion que nous avons déjà fait acter par le Conseil national de sécurité".
Cette demande se trouve dans le mémorandum qu’avait préparé le service pour le gouvernement qui devait être issu des élections de mai 2019. Mais, faute de gouvernement, elle reste lettre morte.
La Sûreté, c’est environ 400 agents et un budget de 50 à 60 millions d’euros. Sa mission est de "protéger la démocratie en Belgique et ses citoyens des menaces survenant à l’échelle nationale et internationale". Pourtant, contrairement à de nombreux pays, la Sûreté n’a pas de service extérieur. Elle doit compter sur ses bonnes relations avec les Français, les Allemands, les Britanniques ou les Américains pour obtenir des informations sur des menaces qui pèsent directement sur le pays.
Le SGRS, le service de renseignement de l’armée, se déploie à l’étranger, mais seulement là où l’armée belge est en mission. Autrefois rivaux, les deux services ont entamé un rapprochement en octobre 2018. Ils ont créé une plateforme commune pour lutter contre le terrorisme, qui voit une dizaine d’agents du SGRS travailler directement dans les bureaux de la Sûreté.
Mais le cœur du rapport annuel 2019 est une synthèse très dense des menaces qui pèsent sur notre pays. En voici trois :
1. L’extrémisme religieux : le madkhalisme, l’islamisme turc et les Frères musulmans
La Sûreté continue à surveiller l’extrémisme religieux qu’elle considère comme un "terreau favorable" au terrorisme, sans qu’il soit l’unique facteur expliquant le passage à l’acte.
Elle s’inquiète particulièrement de "la forte croissance en Belgique du courant madkhaliste au sein du salafisme". Ce courant est apparu en Arabie saoudite dans les années 1990 et s’inspire des écrits du religieux saoudien Rabi Al Madkhali, un professeur de l’université de Médine. Contenu en Arabie, où il a coexisté avec l’islam wahhabite, il s’est développé en Europe, notamment en Belgique et aux Pays-Bas. Le mari de Muriel Degauque, la première femme kamikaze européenne, était inspiré par le madkhalisme. Ce courant condamne les groupes terroristes comme Al-Qaïda et l’État islamique, mais ne rejette pas le djihad, qui est considéré comme valable s’il est décrété par une autorité politique. La Sûreté le juge "totalitaire, raciste et antidémocratique" et comme "une menace sérieuse pour notre société inclusive" car il tend à isoler l’individu et sa famille de la société belge. Ses adeptes portent généralement le qamis (vêtement long) et la barbe non taillée pour les hommes, le jilbab (voile long laissant apparaître le visage) voire le niqab (intégral) pour les femmes.
La Sûreté crosse aussi l’islamisme turc, incarné par le parti d’Erdogan. L’AKP est en faveur d’une islamisation de la société par des moyens politiques et donc proche idéologiquement des Frères musulmans. Elle constate "l’effacement de plus en plus marqué des frontières idéologiques entre l’État turc - représenté par la Diyanet (en Belgique) - et les confréries et mouvements religieux turcs tels que le Milli Görüs". Or auparavant, la Diyanet considérait Milli Görus comme un groupe extrémiste. Ce dernier ne cesse de croître dans la communauté turque de Belgique à travers les projets scolaires de la Belcika Islam Federasyonu (BIF).
Enfin, le service de renseignement garde à l’œil les Frères musulmans, non violents, mais qui font discrètement de l’entrisme dans les partis politiques. Des candidats ou partis en faveur du port du voile ont été soutenus lors des dernières élections.
2. L’extrême droite dure fréquente de plus en plus les clubs de tir
Il y a l’extrême droite qui s’est faite présentable et participe aux élections. C’est "l’extrême droite costume cravate", type Vlaams Belang. Mais il y a aussi une frange qui s’inspire de Brenton Tarrant, l’auteur de l’attentat qui a fait 51 morts l’an dernier en Nouvelle-Zélande.
Selon la Sûreté, certains activistes belges ont commencé à fréquenter des clubs de tir et à demander un permis de port d’armes. Ce permis est donné par les gouverneurs des provinces et généralement octroyé en l’absence de casier judiciaire. La Sûreté s’en inquiète et partage ses informations avec le parquet, lequel peut bloquer les permis de port d’armes. Une vingtaine d’activistes ont assisté à des formations à l’étranger.
Quoique diversifiée, l’extrême droite belge s’inspire de deux idéologues, le Français Renaud Camus et l’Américain James Mason. Le premier est l’auteur du Grand Remplacement, livre qui évoque le "changement de peuple" en Occident à la suite de plusieurs vagues d’immigration. Le second, qui est néonazi, prône une "guerre totale contre le système" et le chaos pour aboutir à la révolution.
Selon un analyste de la Sûreté, le militant type de l’extrême droite belge ne croit plus dans le système politique. "Une déception énorme existe du côté néerlandophone depuis qu’ils ont vu l’impossibilité de créer une majorité Vlaams Belang-N-VA. Ils estiment que le temps est en leur défaveur. Ils craignent qu’aux prochaines élections communales, ils soient minoritaires", dit-il.
3. Des dizaines d’étudiants militaires chinois dans les universités belges
"Quelques dizaines" d’étudiants chinois militaires fréquentent actuellement les universités belges, selon la Sûreté. Certains viennent de la Chinese National University of Defense Technology, une académie militaire dirigée par un lieutenant général de l’armée populaire de libération. Ceux-ci viennent en Belgique "pour y acquérir des connaissances essentielles à certains développements militaires". Ils "emportent ensuite toutes les connaissances engrangées au sein des universités belges pour les mettre à disposition de l’armée de leur pays", écrit la Sûreté.
Ce phénomène est en augmentation, selon la Sûreté, depuis que les États-Unis ferment graduellement leurs portes aux étudiants chinois.
Le service belge dénonce un brain drain, un vol systématique de compétences, que les autorités chinoises encouragent en mettant sur pied des concours de talents (Thousands Talents) à qui rapportera le plus d’informations intéressantes au pays. Cet espionnage met en danger la compétitivité belge et prive les universités des revenus qu’elles pourraient tirer de la vente des licences sur leurs innovations technologiques. "Nos universités sont une véritable mine d’or", estime la Sûreté, qui a entrepris de briefer les universitaires et chercheurs sur les risques de l’espionnage économique.