Georges-Louis Bouchez: "Pour préserver la Vivaldi, Écolo ne doit plus indisposer ses partenaires"

Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, prévient les verts : une seconde “affaire Haouach” ne sera pas tolérée. Selon lui, la neutralité stricte de l’État est la seule conception valable dans la tradition libérale belge.

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© DEMOULIN BERNARD
Tom Guillaume et Frédéric Chardon

Ihsane Haouach, désignée comme commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes, a fini par démissionner. Le MR, très critique à l’égard de la désignation par Écolo d’une femme voilée à une telle fonction, a obtenu gain de cause. Le président des libéraux francophones, Georges-Louis Bouchez, est resté sur la réserve ces derniers jours. Accusé par Jean-Marc Nollet, coprésident d’Écolo, d’avoir "surfé" sur ce dossier à des fins politiciennes, il se défend et pointe la responsabilité de la gauche.

Quelle est votre lecture de la note de la Sûreté de l’État, qui a "fuité" dans la presse, concernant d’hypothétiques liens entre Ihsane Haouach et les Frères musulmans ? On a lu tout et son contraire…

Que dit la Sûreté de l’État ? Qu’Ihsane Haouach a des liens avec des personnes proches des Frères musulmans. Toutefois, cette note ne change rien au fond du problème. Elle n’aurait jamais dû être désignée car elle porte un signe convictionnel dont elle ne veut pas se départir. Ihsane Haouach est une militante par rapport à certaines valeurs de l’islam. C’est évidemment son droit. Mais son profil n’est pas compatible avec le respect de la neutralité de l’État qu’exige le mandat qu’elle occupait.

En quoi est-elle une militante à vos yeux ?

Dans une interview qu’elle a donnée à l’occasion du forum européen des femmes musulmanes en juin 2020, elle regrettait l’absence d’un lobby musulman en Belgique. Cette interview a été discrètement modifiée par après mais ses propos initiaux font d’elle une militante. Je suis resté sur la réserve ces derniers jours car je n’ai pas voulu entrer dans l’hystérie collective autour de la note de la Sûreté. Certains tentaient de garder la face politiquement. Par exemple, il y a eu très clairement une manœuvre d’Écolo et de ses amis pour affirmer qu’il n’y avait rien dans ce rapport et qu’Ihsane Haouach a démissionné pour rien…

Jean-Marc Nollet vous a accusé d’avoir fait fuiter la note de la Sûreté et d’avoir tenté d’influencer des journalistes à l’égard de l’existence d’un lien entre Ihsane Haouach et les Frères musulmans.

Je n’ai pas réagi tellement c’était grotesque. Si je pouvais influencer les journalistes à ce point, je les amènerais déjà à dire un peu de bien de moi… Or, on ne peut pas dire que je sois bien servi par la presse francophone… Jean-Marc Nollet est dans une situation compliquée, Écolo se rend compte qu’une faute a été commise. Les verts essaient par conséquent de dresser un écran de fumée en détournant l’attention. Et, en politique belge, quand vous voulez faire cela, il suffit d’accuser Bouchez… Cette ficelle est grosse. Dois-je vraiment démentir quelque chose d’aussi absurde ?

Écolo estime que le respect de la neutralité de l’État doit être examiné sur la base des actes posés. Sans tenir compte des apparences vestimentaires, par exemple. Pourriez-vous accepter cette vision ?

Si vous n’êtes pas capable de retirer votre signe convictionnel durant les heures de boulot, comment pourriez-vous faire la part des choses dans le cadre de votre travail pour l’État ? C’est du bon sens.

Après la crise sanitaire, il est étonnant de voir surgir des questions identitaires dans le débat fédéral. Était-ce le moment ?

En instrumentalisant la question du voile, ce sont les partis de gauche qui ont créé la question identitaire en Belgique, pas la droite. Les principes que le MR défend à l’égard du voile sont identiques à ceux opposés à la religion catholique auparavant. Selon la gauche, il serait raciste ou islamophobe d’appliquer ces mêmes principes aujourd’hui. Étrange… Moi, je suis allé dans un collège jésuite dans lequel on a interdit le port d’une croix aux enseignants et aux élèves.

Ihsane Haouach a démissionné. Mais, sur le fond, le problème demeure. Écolo pourrait à nouveau désigner à un poste ou l’autre une personnalité affichant des signes convictionnels.

J’ose espérer qu’une fois la tempête passée, Écolo voudra préserver le gouvernement. Et pour y parvenir, ce parti ne doit plus poser d’actes qui indisposent ses partenaires. Notre position est claire : le port des signes convictionnels n’est pas acceptable dans l’administration, ni pour des fonctions représentatives du gouvernement. Si la question devait à nouveau surgir, le MR a déposé une proposition de loi à la Chambre afin d’interdire totalement les signes convictionnels dans les services publics. Il serait utile de mener ce débat rapidement. Mais je suis certain qu’Écolo ne veut pas menacer la stabilité du gouvernement en posant à nouveau un acte problématique.

Dans le cas contraire, en feriez-vous une question de gouvernement au fédéral ?

Aujourd’hui, dans l’accord de majorité, il n’y a rien de prévu sur la neutralité. J’aurais voulu connaître la réaction d’Écolo si j’avais désigné quelqu’un issu, par exemple, des listes Destexhe (l’ancien élu MR Alain Destexhe avait lancé en 2019 un parti à la droite du MR, NdlR). Ils auraient été les premiers à dénoncer cela.

Dans son livre "Le Siècle de la Femme", le Premier ministre libéral Alexander De Croo dit très clairement qu’une femme voilée peut travailler au guichet d’une administration communale.

La ligne défendue par Alexander De Croo s’inspire plutôt de la tradition anglo-saxonne. Il peut faire le choix de ce modèle, mais la tradition libérale belge n’est pas celle-là. C’est toutefois son droit de défendre cette conception, il s’exprime comme citoyen et non comme Premier ministre.

Vous êtes pourtant tous les deux libéraux…

Je connais l’histoire de mon parti et j’ai des convictions. J’estime que je n’ai pas à importer une conception de pays qui, manifestement, ont échoué dans le vivre-ensemble. Je rappelle que les États-Unis et le Royaume-Uni, que l’on cite maintenant comme des modèles, sont des sociétés ultra-communautarisées. À mon sens, importer un modèle qui n’a pas porté ses fruits n’est pas une idée formidable…

Au sein du MR, on évoque souvent un clivage entre une tendance plus progressiste, proche du libéralisme des Lumières, et une tendance davantage conservatrice. Or, sur la question des signes convictionnels, il semble que tous soient d’accord au sein de votre formation.

Il y a une vraie unanimité au MR sur cette question, et elle s’explique assez facilement. À chaque fois que je suis confronté à une position un peu difficile, je dis aux collaborateurs et aux militants : " Revenez aux fondamentaux du parti ". Sur la question de la neutralité, beaucoup de partis entament une réflexion pour trouver une solution nouvelle. Or, ces questions ont déjà été tranchées il y a 150 ans. Certes, la société a évolué. Mais pour les valeurs fondamentales, il n’y a pas de mal à s’appuyer sur ce qui a fait ses preuves dans l’histoire. C’est d’ailleurs le propre des valeurs : elles traversent le temps et les époques. Pourquoi dès lors devrait-on remettre en question aujourd’hui la séparation de l’Église et de l’État ?

Depuis plus de cinquante jours, 450 sans-papiers font la grève de la faim à l’église du Béguinage, à la VUB et à l’ULB. Les appels à une solution se multiplient, mais la situation semble bloquée. Comment peut-on sortir de l’impasse ?

Je suis extrêmement préoccupé par la situation des sans-papiers sur le plan humain. Nous demandons d’ailleurs au bourgmestre de Bruxelles de prendre une ordonnance de police pour que les sans-papiers soient accompagnés à l’hôpital.

C’est déjà le cas pour le moment, des ambulances viennent presque quotidiennement…

Oui, mais les hospitalisations demeurent toujours un choix volontaire. Avec cette ordonnance, on pourrait venir en aide à ces personnes pour qu’elles ne se laissent pas mourir de faim. C’est fondamental de préserver la vie. Et via cette ordonnance, on peut faire en sorte que personne ne puisse refuser de l’aide.

Et sur le fond du dossier, êtes-vous favorable à leur régularisation ?

Il n’y a pas de raison de modifier les règles de l’asile. Le droit doit être respecté. Soit ces personnes réintroduisent une demande de régularisation, et il revient au secrétaire d’État et à l’Office des étrangers d’examiner le dossier. S’il n’y a pas de demande, ou que la réponse est négative, ces personnes doivent rentrer dans leur pays d’origine. La grève de la faim ne peut pas être un outil de négociation. Les images sont terribles et leur situation ne peut laisser insensible. Mais malheureusement, il y a chaque jour des décisions rendues par la justice, le fisc, les administrations, qui mettent des personnes dans des situations de détresse absolue. Une régularisation massive revient à accepter de sortir du cadre juridique. Dans ce cas, il n’y a plus de cadre et ça ne sert plus à rien de faire croire aux gens qu’il y a des règles. Si le but de certains est de dire que tous les dix ans on régularise, alors qu’ils aient au moins le courage d’aller au bout de leur logique et que l’on dise que chacun sur le territoire a droit à des papiers.

Vous êtes totalement derrière la ligne ferme prônée par le secrétaire d’État Sammy Mahdi (CD&V) ?

Oui, il a totalement notre soutien. Il est par ailleurs extrêmement courageux car ce dossier le renvoie à un parcours personnel. Mais je comprends qu’il dise ne pas vouloir changer le cadre.

Le point sur les inondations: "Des leçons à tirer"

L’interview de Georges-Louis Bouchez a eu lieu jeudi soir. Toute la journée, les nouvelles tragiques à l’égard des inondations s’étaient enchaînées. Le président du MR a souhaité évoquer cette situation. “J’ai appelé nos bourgmestres dans les communes qui sont touchées pour voir comment les aider. On a découvert une série de choses, comme le fait que certains bateaux de secours n’étaient pas suffisamment solides pour aller à certains endroits. Il a fallu faire venir des bateaux de France ou se tourner vers le secteur privé. Il y aura des leçons à tirer. Il faudra aussi étudier l’état des infrastructures en Wallonie afin de mieux faire face à ce genre de phénomènes : barrages, bassins d’orage, maîtrise des cours d’eau.

Dans ce contexte, Georges-Louis Bouchez se rendra ce samedi à Verviers, Rochefort et Spa. Plus politiquement, le libéral reste prudent sur le lien entre les récentes pluies diluviennes et le réchauffement climatique : “J’ai été choqué par les tentatives de certains de tirer des conclusions sur le réchauffement climatique. Pas mal de climatologues ont expliqué qu’on ne peut pas établir un lien scientifique entre les évènements récents et le réchauffement global.”

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