Mahdi et Bouchez, le possible axe politique de deux idéologues

Sammy Mahdi a été élu à la présidence du CD&V, il y a quelques jours. Retour à la doctrine, communication agressive… Le chrétien-démocrate a de nombreux points communs avec Georges-Louis Bouchez. La bonne entente entre les deux leaders aura-t-elle un impact sur de futures majorités au fédéral ?

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©JC Guillaume/Demoulin

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En cette fin novembre 2019, Sammy Mahdi et Georges-Louis Bouchez se prêtent au jeu de l'interview croisée, à l'invitation de La Dernière Heure. Ils sont tous les deux candidats à la présidence de leurs partis respectifs, le CD&V et le MR. Rendez-vous est pris dans le restaurant aérien situé dans la plus haute boule de l'Atomium. Il est midi. Le jeune chrétien-démocrate arrive à l'heure et commence à discuter librement avec le journaliste. Georges-Louis Bouchez n'est pas encore là. Il n'arrivera que 90 minutes plus tard. "Désolé, j'étais avec Charles Michel", lâche-t-il, sans se soucier de l'agacement que sa désinvolture cause à ses interlocuteurs…

Après cette scène mémorable, le destin de ces jeunes loups va légèrement diverger. Georges-Louis Bouchez a été élu aux élections internes, Sammy Mahdi a été battu. L’histoire vient toutefois de rendre justice à ce dernier. Il y a une semaine, il a mis la main sur un CD&V en panique après qu’un mauvais sondage a emporté Joachim Coens, son prédécesseur.

Mahdi et Bouchez, le possible axe politique de deux idéologues
©Ennio Cameriere
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Génération "réseaux sociaux"

Si l’on excepte leurs perceptions différentes de la ponctualité, Georges-Louis Bouchez et Sammy Mahdi ont de nombreux points communs et de vraies connivences politiques. Tout d’abord, l’aspect le plus évident : ils font partie de la même génération. Le président des libéraux francophones (36 ans) et le président des chrétiens-démocrates flamands (33 ans) partagent la même foi en une communication moderne et agressive. Réseaux sociaux, vidéos TikTok, omniprésence dans les shows télévisés, dans la rubrique politique des médias comme dans leurs pages "people"… En Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, ils sont partout et affichent une ambition nationale.

L’axe canin

Un exemple amusant : ces deux subtils communicants ont compris la sympathie que pouvaient susciter auprès du grand public leurs apparitions aux côtés de leurs chiens. Pamuk - un nom qui signifie "coton" en turc et qui fait référence au prix Nobel de Littérature, Orhan Pamuk - accompagne Mahdi partout. Y compris dans les émissions de télé. Lové aux pieds de son maître, son passage sur le plateau de De Slimste Mens ter Wereld a marqué le public flamand. Sammy Mahdi aime répéter que son toutou aux allures d'ourson est devenu plus célèbre que lui. Georges-Louis Bouchez, inspiré par ce succès, a appliqué une tactique similaire en s'amourachant de Liloo, un petit gabarit assez grincheux.

Plus fondamentalement, Bouchez et Mahdi sont persuadés qu’une entreprise politique ne peut réussir sans un solide socle idéologique. Ils ont été propulsés à la présidence en défendant un retour aux racines doctrinales. Les partis attrape-tout aux contours flous ? Des machines à perdre, à leurs yeux. De ce nouveau combat des idées, Georges-Louis Bouchez a fait un slogan imprimé sur les tee-shirts vendus par le MR : "Fier d’être libéral". Et il a veillé, dès son arrivée à l’avenue de la Toison d’or, à honorer les grands formats du libéralisme belge : Jean Gol, la figure admirée, et Omer Vanhaudenhove, qui avait provoqué en 1961 une ouverture historique des libéraux, au passé anticlérical, à la droite catholique.

Chez Sammy Mahdi, cette conscience est plus aiguë encore. Le CD&V est menacé de disparition s'il ne renoue pas au plus vite avec sa matrice conservatrice. Son cap est fixé à droite sur le plan des valeurs, de l'éthique, de la sécurité, de la migration, et à gauche sur le socio-économique. Ce dernier point pourrait-il alimenter un conflit avec le MR de l'ère Bouchez ? "Non, car la gauche socio-éco en Flandre, c'est l'équivalent du centre droit francophone", relativise un fin observateur.

MR et CD&V semblent, en effet, compatibles. Lorsque le pouvoir fédéral avait pris les couleurs de la majorité "suédoise" (qui associait la famille libérale, la N-VA et le CD&V), le Premier ministre Charles Michel et le président chrétien-démocrate Wouter Beke avançaient en bonne entente, en matière de sécurité sociale, de concertation…

Anti-Woke

Sammy Mahdi et Georges-Louis Bouchez partagent une même détestation à l'égard du "wokisme". Ce mouvement égalitariste radical prétend combattre les injustices raciales, les discriminations sexuelles, l'appropriation culturelle… Mais il dérive parfois dans le communautarisme, la réécriture de l'histoire, la cancel culture. Mahdi, qui a souffert de la xénophobie en raison de ses origines paternelles irakiennes, rejette ce mouvement qu'il perçoit comme une commode victimisation. Le président du MR est sur la même ligne. "Cette gauche wokiste accentue encore plus le clivage de notre société", avait-il notamment déclaré dans le cadre du débat récent sur la neutralité de l'État.

Le fait du prince

Autre parallèle, qui porte sur la dynamique du pouvoir. N’étant pas issus du sérail, les deux trentenaires ont dû imposer leur leadership sur l’appareil de parti. Dans le cas du CD&V, ce fut foudroyant. Sammy Mahdi, à peine élu président, a désigné comme secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration sa propre cheffe de cabinet lorsqu’il était à la tête de ce département. Par ce fait du prince, il a envoyé un message clair à l’oligarchie chrétienne-démocrate : il est le seul à décider et compte exercer toutes ses prérogatives.

Le président libéral a mis plus de temps à asseoir sa légitimité. Lorsqu’il a succédé à Charles Michel au sommet du Mouvement réformateur, il a dû composer avec les "barons", les poids lourds des bleus. Ces derniers avaient failli le défenestrer en octobre 2020 après des désignations ministérielles particulièrement maladroites. Ce n’est que depuis quelques mois que Georges-Louis Bouchez a regagné en autorité. Après la démission de Jean-Luc Crucke en janvier, il a pu sortir un lapin de son chapeau en désignant Adrien Dolimont, peu connu, comme nouveau ministre wallon du Budget.

L’avenir institutionnel de la Belgique… Voilà un thème central qui divise les deux leaders. Officiellement, le CD&V est "confédéraliste". La doctrine bouchéiste prône, au contraire, un idéal unitaire. Libéraux francophones et chrétiens-démocrates flamands pourraient entrer en confrontation dans le cadre d’une future réforme de l’État. Mais cet antagonisme est moins définitif qu’on le pense. Réaliste, Bouchez sait parfaitement qu’un retour à la "Belgique de papa" est illusoire. De son côté, Mahdi estime que le terme "confédéraliste" a été mal choisi. Se présentant comme un fédéraliste, il veut donner plus de compétences à la Flandre mais sans pour autant faire éclater le pays.

Un nouvel axe MR/CD&V ?

Les deux jeunes présidents se connaissent depuis plusieurs années. Ils ont appris à s’apprécier. Comme s’il se regardait dans un miroir, Georges-Louis Bouchez aime le style pugnace et un brin disruptif de Sammy Mahdi. Depuis son arrivée à la tête du CD&V, ils s’appellent très souvent pour faire le point dans les gros dossiers du gouvernement De Croo.

Si elle perdurait, cette harmonie, qui s'ajoute à la solidarité naturelle qui unit le MR à l'Open VLD, pourrait-elle avoir des conséquences politiques ? "Ils ont des convergences de droite et ne sont ni l'un ni l'autre anti-N-VA, affirme une source haut placée. Si ce duo fonctionne, cela rendra plus probable le retour des nationalistes flamands au pouvoir en 2024 dans le cadre d'une coalition entre les libéraux, les socialistes, le CD&V et la N-VA. S'il s'agit de remettre les écologistes dans l'opposition, ils n'hésiteront pas."