L’Iran accusé d’avoir pris un Belge en otage pour obtenir la libération de son diplomate

Les députés placés devant un dilemme par le gouvernement, qui propose un accord de transfert de prisonniers avec Téhéran.

Une centaine de sympathisants ont manifesté mardi dans le centre de Bruxelles, et près du parlement, à l'appel du Conseil national de la Résistance iranienne(CNRI).
Une centaine de sympathisants ont manifesté mardi dans le centre de Bruxelles, et près du parlement, à l'appel du Conseil national de la Résistance iranienne(CNRI). ©BELGA

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Le traité entre la Belgique et l'Iran "sur le transfèrement de personnes condamnées" est bien une tentative du gouvernement belge pour procéder à un échange de prisonniers et aboutir à la libération d'un ressortissant belge détenu à Téhéran : c'est, avec quelques précautions oratoires, ce qu'a confirmé mardi le ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne (Open VLD), lors d'un débat de haute tenue à la Chambre. "Je pèse mes mots : il y a des vies en jeu. Ce ne sont pas mes mots. Ce sont ceux de nos services de sécurité", a averti le ministre aux membres de la commission des Relations extérieures. "Si ce projet de loi n'est pas approuvé, la menace par rapport aux intérêts et aux compatriotes belges augmentera inévitablement."

Un Belge détenu dans le plus grand secret

L'élément nouveau, dévoilé lundi par une télévision iranienne d'opposition, c'est qu'un Belge est détenu depuis le 24 février dernier à Téhéran, sans accusation concrète sinon celle, passe-partout, d'espionnage. "Il est en prison, otage d'un régime autoritaire", a reconnu le ministre. Olivier Vandecasteele, travailleur humanitaire, est détenu dans la prison d'Evin, tristement célèbre pour avoir abrité bon nombre de prisonniers politiques. Il n'a eu droit qu'à deux visites de l'ambassade belge et est en mauvaise santé, selon sa famille. Originaire de Tournai, Olivier Vandecasteele travaillait depuis février 2020 à Téhéran comme directeur local de l'ONG Relief International. Ex-Médecin du Monde, ex-Norwegian Refugee Council, il a roulé sa bosse auparavant en Afghanistan et au Mali.

L’Iran accusé d’avoir pris un Belge en otage pour obtenir la libération de son diplomate
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Le ressortissant belge a probablement été arrêté par les Iraniens pour obtenir la libération du diplomate-espion Assadollah Assadi, condamné l’an dernier en Belgique à vingt ans de prison pour terrorisme.

Assadi et ses trois acolytes sont détenus en Belgique pour un projet d’attentat, arrêté in extremis, qui aurait fait en 2018 des dizaines de morts dans un meeting du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI) à Villepinte, dans la banlieue parisienne. Les trois acolytes, lourdement condamnés, ont perdu leur nationalité belge dans le jugement prononcé à Anvers. Ils sont tout aussi transférables vers l’Iran, selon le projet de traité soumis au vote du Parlement.

Selon M. Van Quickenborne, le projet de traité a été lancé par les Iraniens dès 2016 et a été signé le 11 mars dernier par un directeur du SPF Affaires étrangères. Il ne concerne que les ressortissants belges ou iraniens, et ne peut donc pas servir la cause du professeur de la VUB Ahmadreza Djalali, qui a la double nationalité iranienne et suédoise et qui attend son exécution en Iran. Tout transfèrement devra être réalisé avec le consentement des deux États et du condamné.

Le projet de traité est dénoncé par le CNRI qui a mobilisé une centaine de ses sympathisants pour manifester mardi à Bruxelles et a suscité de nombreux courriers au gouvernement belge, en provenance notamment des milieux républicains aux États-Unis et de juristes de renom.

Le dilemme des députés

La N-VA y a fait écho lors du débat. "La Belgique est-elle un pays fiable dans la lutte contre le terrorisme ? Ou bien va-t-elle se soumettre au chantage ?", a demandé son chef de file, Peter De Roover. "Ce que vous faites est dangereux. On va créer d'autres Djalali", a dénoncé très émue Darya Safai, députée N-VA d'origine iranienne, qui a fui l'Iran avec son mari en 1999 après avoir été arrêtée pour avoir participé à une manifestation contre le régime des mollahs.

À la Chambre, le débat ne s'est pas fait majorité contre opposition mais selon les questions morales qui se posent. "Un débat politique, philosophique, inhabituel", selon François De Smet (Défi). "Un dilemme moral, délicat", selon Samuel Cogolati (Écolo).

Tous les députés reconnaissent l'importance de ne pas céder au "chantage de l'Iran", de ne pas créer "un appel d'air", mais plusieurs ont eu un mot aussi pour la famille et les proches d'Olivier Vandecasteele.

"Il suffira à l'Iran et, pourquoi pas, à un autre pays, de se saisir d'un ressortissant belge pour faire pression sur notre pays", a constaté, amer, François De Smet.

Pas de diplomatie parallèle

Le gouvernement appelle toutefois les députés à voter pour ce projet de traité. Le Brésil, le Japon, l'Inde ont conclu des traités similaires avec l'Iran. Il refuse la diplomatie parallèle pratiquée par d'autres pays qui ont discrètement échangé des détenus pour obtenir la libération de leurs ressortissants. "Combien d'options avons-nous ?", s'est interrogé le ministre. "Nous choisissons l'État de droit".

Actuellement, 209 résidents belges sont enregistrés à l’ambassade de Belgique à Téhéran, de même qu’une vingtaine de touristes se sont signalés. Les voyages vers ce pays sont déconseillés depuis 2018 par les Affaires étrangères. Vingt-cinq Iraniens sont incarcérés en Belgique, dont Assadi que le procès avait révélé comme un agent du ministère iranien du Renseignement (MOIS).

Un vote en commission sur ce projet de loi est attendu ce mercredi, avant d’être envoyé en plénière.