"Marie, tu n’as pas encore compris qu’on pourrait te proposer de devenir ministre ?"
À deux reprises, Marie-Martine Schyns (Les Engagés) a été amenée en cours de législature à remplacer la ministre de l’Éducation. La première fois, elle ne s’y attendait pas. La seconde, ce fut une évidence. Plongée dans ses souvenirs.
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- Publié le 28-12-2023 à 07h31
- Mis à jour le 28-12-2023 à 09h11
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Une intermittente du ministère, en quelque sorte. Marie-Martine Schyns dit d’elle-même qu’elle fut une ministre “intérimaire”. À deux reprises, elle a été amenée à monter en cours de législature dans le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (ou Communauté française), quand personne ne s’y attendait.
Quatre juillet 2013. La ministre de l’Enseignement, Marie-Dominique Simonet (du CDH, devenu Les Engagés), annonce qu’elle est atteinte d’un cancer et démissionne pour prendre soin d’elle. “À l’époque, j’étais députée fédérale, se remémore Marie-Martine Schyns. On apprend la nouvelle un jeudi, jour de séance plénière au Parlement. Tout le groupe était abattu. J’ai toujours beaucoup apprécié Marie-Do. Directement, certains disent : 'Il va falloir la remplacer'. Chez moi, ça ne tilte pas. J’étais jeune parlementaire, je n’avais pas réfléchi plus loin.”

”Le vendredi, vers 14 heures, Benoît Lutgen (alors président du CDH) m’appelle et me demande de venir chez lui à Bastogne. Je lui réponds que je suppose que c’est pour parler du remplacement de Marie-Do, du fait qu’il faut une Liégeoise au poste (en raison des équilibres internes au parti NdlR), mais je demande si on peut en discuter par téléphone parce que, le vendredi, c’est le seul jour où je récupère mes filles à l’école. Mais Benoît me dit : 'Marie, je crois que tu ne me comprends pas bien. Je ne veux pas discuter avec toi d’une Liégeoise. Je veux que toi, tu viennes à Bastogne'. Là, le franc commence à tomber tout doucement”, s’amuse-t-elle aujourd’hui.
Joëlle Milquet, l’option numéro 1
”J’appelle mon mari, qui me dit : 'Marie, tu n’avais pas encore compris que c’était possible qu’il te propose le poste ?' En fait, je ne m’étais pas du tout mise dans cette perspective. Ma vocation, depuis toute petite, c’était d’être prof de français. J’ai toujours voulu faire cela. Il se fait qu’en 2000, on m’a demandé de me présenter sur une liste, parce que j’étais engagée dans l’associatif à Herve, et je me suis retrouvée échevine du premier coup. Mais je n’avais aucun plan de carrière en politique. Devenir ministre, ça ne m’était jamais venu à l’esprit.”
Qu’à cela ne tienne. Ce vendredi 5 juillet 2013, elle prend la direction de Bastogne. L’entretien dure une demi-heure environ, retrace Mme Schyns. Benoît Lutgen lui dit qu’il y a deux options pour la succession de Marie-Dominique Simonet. La première : Joëlle Milquet, qui “a toujours rêvé d’avoir l’Enseignement”. L’ancienne présidente du parti a la priorité. Mais elle occupe déjà des fonctions importantes, celles de vice-Première au fédéral et ministre de l’Intérieur, et doit notamment gérer la succession du roi Albert II. Si Joëlle Milquet reste à l’Intérieur, le seconde option, c’est Marie-Martine Schyns.
J'ai pensé à mes anciens collègues professeurs. Je me suis dit que je n'avais pas droit à la moindre erreur, sinon j'allais recevoir des coups de fil...
”J’avoue que j’étais surprise parce qu’il y avait des Liégeoises qui auraient pu prendre le poste, dont Vanessa Matz, une bosseuse. Mais Benoît m’a dit : 'Je veux quelqu’un qui est efficace tout de suite, qui connaît le monde de l’école. Tu es une enseignante, tu connais tous ces termes barbares de l’enseignement, c’est à toi qu’on veut faire confiance'.”
À la fête d’anniversaire de sa cousine
En quittant Bastogne, rien n’est encore fait. Le président du CDH indique que la question sera tranchée dans la soirée et qu’une conférence de presse aura lieu le samedi, à 10 heures, à Bruxelles, pour présenter la nouvelle ministre.
”Ce vendredi-là, le soir, j’avais l’anniversaire de ma cousine. Une grosse fête. Vers 22 heures, toujours pas de nouvelles. Je me dis qu’il ne va rien se passer. Minuit : j’ai un coup de fil de Benoît. 'On t’attend demain à 10 heures. Bon, moi, à minuit, j’avais déjà bien fêté l’anniversaire de ma cousine, se souvient, amusée, l’élue centriste. Au moment où je raccroche avec Benoît, ma cousine, qui est enseignante, me dit : 'Il se passe quelque chose. Toi, tu vas devenir ministre de l’Éducation !' Et le patron de l’établissement dans lequel on était a mis le champagne pour tout le monde.”
Marie-Martine Schyns prête serment le 17 juillet 2013. “J’ai pensé à mes anciens collègues professeurs. Je me suis dit que je n’avais pas droit à la moindre erreur, sinon j’allais recevoir des coups de fil…” Cela dit, à ce moment-là, il ne reste que dix mois avant les élections. “C’était un intérim pour une fin de législature. L’équipe en place au cabinet était excellente et Marie-Do avait restauré la confiance avec le monde de l’enseignement. Cette dernière année s’est bien passée.”
Tout de suite éteindre l’incendie
Onze avril 2016. Coup de tonnerre dans le ciel politique. Joëlle Milquet, ministre de l’Éducation et de la Culture depuis juillet 2014, annonce sa démission en raison de son inculpation pour prise illégale d’intérêt (l’affaire n’a toujours pas été jugée à ce jour). Ses compétences sont divisées en deux. Alda Greoli, alors cheffe de cabinet du ministre wallon Maxime Prévot, prend la Culture. Tandis que Marie-Martine Schyns retrouve le ministère de l’Éducation, moins de deux ans après l’avoir quitté.

Autant l’arrivée de la première est une surprise, autant le retour de la seconde était attendu. “On sait pourquoi je n’avais pas continué en 2014, explique la Hervienne. Il avait toujours été dit que si on pouvait avoir l’Éducation, ce serait pour Joëlle. Ça a toujours été très clair et j’ai défendu ce choix. Tout comme beaucoup ont défendu le fait que, si ce n’était pas Joëlle, c’était moi.” La voilà repartie, cette fois, pour trois années de législature. Et un mastodonte à faire atterrir : le Pacte pour un enseignement d’excellence, une réforme en profondeur de l’enseignement francophone.
Quand je débarquais à Liège, il y avait toute la vieille garde de la FGTB Enseignement qui était surexcitée. Ce sont des moments que je n'oublierai pas. Et finalement, ça va, je n'ai jamais eu de tomates sur moi."
”La dynamique était en place. La machine commençait à produire la liste des mesures. Et deux ou trois jours après mon arrivée, l’avis numéro 2 (du comité chargé d’écrire le Pacte, NdlR) sort dans la presse. Les gros titres étaient : 'Vos enfants vont rester à l’école jusque 18 h 30', 'Le redoublement sera interdit'. Ma première semaine, je l’ai passée à déminer tout ce qui a été dit de faux sur le Pacte.”
Le peu de soutien du PS
”Cet avis numéro 2, je le découvrais. Ce n’était pas la ministre ou le cabinet qui l’avait écrit. Il venait des acteurs du groupe central du Pacte – pouvoirs organisateurs, syndicats et associations de parents. Autant vous dire qu’avant la sortie de l’avis numéro 3, on a dit aux acteurs qu’on voulait le voir pour pouvoir préparer la communication”, sourit l’ancienne ministre.
”Le Pacte d’excellence, je n’en ai pas écrit une seule ligne. Joëlle Milquet non plus. C’était un travail collectif et on devait se l’approprier. Chaque semaine, j’allais expliquer sur le terrain, devant des centaines de personnes, ce qu’était le Pacte. J’ai fait toutes les provinces, tous les arrondissements. Je me demandais si j’allais recevoir des tomates.”
”Le Pacte, aujourd’hui, il est inscrit dans la durée. Même le MR l’a pris quand il est entré dans le gouvernement (de la Fédération Wallonie-Bruxelles, NdlR) en 2019, alors qu’avant, il tirait à boulets rouges sur tout. Écolo aimait bien certaines mesures, mais, avec le plan de pilotage, il estimait que 'la droite' entrait dans le monde de l’école. Mais le pire de tout, c’était que je ne pouvais pas vraiment compter sur les collègues socialistes (partenaires du CDH dans la majorité, NdlR). Le ministre-Président Rudy Demotte (PS) a toujours défendu le Pacte. Mais quand je débarquais à Liège, il y avait toute la vieille garde de la FGTB Enseignement qui était surexcitée. Ce sont des moments que je n’oublierai pas, termine Mme Schyns. Et finalement, ça va, je n’ai jamais eu de tomates sur moi.”