L'ex-bourgmestre de Huy Anne-Marie Lizin, décédée samedi à l'âge de 66 ans, aura connu un cheminement politique animé aux multiples détours.

Plus épicé que l’ "île de la tentation" : on a beaucoup ri en voyant, à la télé, Armand De Decker et Anne-Marie Lizin fort se congratuler au moment de s’échanger le perchoir du Sénat. C’est que le premier avait publiquement traité la seconde de "démagogique, autoritaire, égocentrique" un jour de février 2003, quand celle qui ne présidait que la commission sénatoriale de l’Intérieur y avait fondu les plombs en face d’un ministre Duquesne blême de rage.

Ah ! Lizin… Philippe Busquin lui doit un des souvenirs les plus éprouvants de sa présidence du PS, qui n’en fut pas avare. En voyage officiel en Afrique du Sud, il rencontre Nelson Mandela. Ebloui, sur un nuage, il rentre à son hôtel. A peine dans sa chambre, patatras : un fax l’avertit de la 1001e querelle entre la sénatrice-bourgmestre de Huy et un "camarade" voisin - si ce n’est Collignon à Amay, c’est Eerdekens à Andenne. Inévitable, de fait, de la portraiturer sur fond de querelles. On la vit mâlement croiser le fer avec à peu près tout le PS, dans sa volonté d’interdire le port du voile; avec Philippe Moureaux, sur l’islamisme radical (dénonçant que, pour le PS de Bruxelles, "ratisser large veut dire ratisser barbus" - sic); avec André Flahaut, celui-ci traitant de"pirate" une proposition Lizin sur certains volontaires de guerre; avec Charles Michel et des maïeurs avoisinants, tout l’été 2003, sur une saga carrée de ronds-points et de ring à Huy; avec la majorité, en créant avec la FGTB wallonne un site très anti-violet (vigisocial-gauche.be); jusqu’avec des associations de défense des prostituées, dans son idée de refouler ces femmes dans la clandestinité…

Formidable bête politique, tout flair et instinct, Lizin turbine à 3 carburants. 1° La provocation : les démêlés arc-en-ciel entre Louis Michel et Olivier Deleuze furent de la bibine à côté de la guéguerre entre Lizin, alors secrétaire d’Etat, et Robert Urbain, son ministre de tutelle, en 1990, quand elle plaida pour la construction de centrales nucléaires au Pakistan. 2° La médiatisation : elle attire les caméras comme un aimant; ainsi en 2003 à Porto Alegre, quand on la vit en tête de cortège au bras d’un président Lula qu’elle ne connaissait pas. 3° Le culot : lorsqu’elle faisait campagne pour la présidence de l’Unicef, qu’elle faillit décrocher, elle s’invita un matin aux Nations-Unies, à New York, à la table du secrétaire général Boutros-Ghali et du Premier ministre Dehaene (l’un et l’autre en furent agacés mais se tinrent cois, persuadés qu’elle avait été invitée par le vis-à-vis !). Ajoutez à ça son exubérance démonstrative (Yasser Arafat n’est pas encore remis des bises sonores qu’elle lui infligea naguère au Sénat); une allure qui n’appartient qu’à elle (même si elle confie qu’elle a "enfin" trouvé la griffe de vêtements qui lui convient -Louis Féraud); des manières à la hussarde (elle se vante encore des passeports qu’elle fit falsifier pour ramener, en 1986, deux enfants enlevés à leur mère belge par leur père algérien)… Et vous avez la virago qui depuis des lunes a attiré toutes les critiques. Ainsi que tous les quolibets de plusieurs générations de socialistes rustauds sinon avinés - elle, qui n’est ivre que d’elle-même, leur rendant bien leurs compliments.

Notez qu’à Huy, on n’en rit pas. Ses non-méthodes de gestion (alors que la ville bénéficie des retombées, financières s’entend, de la centrale de Tihange) et ses crises d’autoritarisme (en mars dernier, elle lance aux courageux conseillers de l’opposition : "Vous n’êtes qu’un ramassis de conservateurs asociaux") ne l’ont pas surnommée comme partout ailleurs "Mémé Zinzin" ou "Madame Sans-Gêne", mais, plus durement, "la pieuvre"…

Oups !, ce papier n'a pas encore quitté le réquisitoire. Or, ce serait injustice de s’y cantonner. Cette femme de (forte) tête a son intelligence (économiste, elle fit ses armes chez Henri Simonet); sa popularité (elle ne fut pas ridicule à la première élection présidentielle au PS contre Elio Di Rupo, et fit derrière lui le plus beau score socialiste aux sénatoriales de 2003 - 84 500 voix); son engagement international (l’étendue de ses relations laisserait pantois, de feu Willy Brandt au syrien Bachar el-Assad, en passant par Roger Hanin); ses convictions (justice et féminisme, qu’elle dut et put défendre avec une détermination dont les jeunes femmes politiques d’aujourd’hui, qui n’ont qu’à paraître, ne peuvent déjà plus avoir idée); son énergie enfin (elle revalorise le Parlement à elle toute seule).

En somme, ce mélange volcanique de Calamity Jane, Jeanne d’Arc et Princesse-évêque n’a peut-être pas eu, par sa faute, son égotisme, sa boulimie, la carrière qu’elle méritait. D’ailleurs, fort déçue après le scrutin de 2003, elle n’attendait plus rien. Ce n’est pas qu’à ses capacités linguistiques qu’elle doit son accession, à 55 ans, à la première fonction du Sénat. Pour le meilleur ou pour le rire ? Un socialiste du Parlement qui la connaît bien et l’estime beaucoup (si, si, ça arrive) vous confie : "C’est une femme de débordements, c’est vrai, mais je suis sûr qu’elle saura se maîtriser."

Au niveau local,Mme Lizin se voit reprocher une série de comportements abusifs dans la gestion du Centre hospitalier régional de Huy (CHRH) - accusations dont elle sera blanchie - dans la mise à disposition de personnel communal à des fins électorales ou dans une tentative d'influer la justice depuis le perchoir du Sénat.

Sous la pression de l'opposition locale, le PS finit par suspendre puis exclure sa dame de fer. Elle doit dès lors quitter le maïorat en 2009 et devient par ailleurs sénatrice indépendante. Affaiblie politiquement, Mme Lizin l'est aussi physiquement alors qu'elle se remet d'un triple pontage coronarien.

Madame sans-gêne s'éloigne d'un pouvoir qu'elle avait tenté de prendre également au parti socialiste, prenant 17% des voix, l'année de l'intronisation d'Elio Di Rupo au Boulevard de l'Empereur.

Anne-Marie Lizin, c'était aussi l'un des plus beaux carnets d'adresses internationaux du royaume, qui l'amènera à côtoyer les plus grands de ce monde aux quatre coins de la planète, des présidents américains et français aux chefs d'Etats arabes en passant par le Dalaï-Lama.

Manquant de peu la présidence de l'Unicef, elle devient vice-présidente de l'assemblée parlementaire de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) pour laquelle elle est chargée de rédiger en 2006 un rapport sur le camp américain de Guantanamo où elle est la première parlementaire au monde à pouvoir se rendre. Ce sera l'un de ses derniers grands coups.

Le 5 mars dernier, la Cour d'appel de Liège la condamnait à une peine d'un an de prison avec sursis, de 1.100 euros d'amende et de cinq années d'inéligibilité dans l'affaire des tracts électoraux distribués par du personnel communal. Le 30 septembre, elle quittait définitivement la vie politique en démissionnant du conseil communal de Huy à la suite du rejet de son pourvoi en cassation. Dans un acte de dernier espoir, elle décidait de se tourner vers la Cour européenne des droits de l'Homme.