Politique belge

Dans une interview à "La Libre", le Premier ministre, Elio Di Rupo, demande que l'Europe "modifie le tir". Il prône la "recette belge" qui allie rigueur et relance. Extraits.

La Belgique atteindra l’équilibre budgétaire structurel en 2015 et nominal en 2016. Le pays ne risque-t-il pas une sanction européenne pour déficit excessif ?

Ce serait incompréhensible. S’il y a un pays qui traverse la crise, qui résiste bien, qui a des perspectives plus qu’honorables par rapport aux autres pays, c’est la Belgique. Nous sommes dans le peloton de tête. Nous avons retrouvé la confiance des marchés financiers.

Il y a des règles européennes, acceptées par la Belgique…

De quoi s’agit-il ? De décisions prises en 2009, à l’époque où Herman Van Rompuy était Premier ministre, où l’on prévoyait des croissances de 2,3 %, voire de 2,4 %. La Commission nous a dit : vous devez faire en 2010, 2011 et 2012 des efforts structurels de l’ordre de 0,75 %. Puis, il y a eu une formation politique du Nord qui a "retiré la prise", puis il y a eu des élections avec les résultats qu’on connaît. Ensuite, on a négocié plus de 500 jours et en 2011, au lieu d’avoir une amélioration structurelle, on a eu une détérioration de 0,1 %. Nous sommes arrivés malgré tout à une amélioration de 0,7 % en 2012. On peut faire comme si l’expression démocratique ne comptait pas. Mais les résultats sont là en termes de confiance et de croissance. De plus, le gouvernement a apaisé le pays alors qu’il était au bord de la déchirure. Si, dans ces conditions, il y avait des velléités de sanction européenne, ce serait incompréhensible.

Pour autant, le déficit de 2012 est finalement plus élevé que prévu. Cela ne mine-t-il pas la crédibilité du pays ?

Oh, oh, oh, oh, oh, hé là ! Nous empruntons 40 milliards d’euros par an en moyenne, la crédibilité du pays est là. J’invite tout un chacun à cesser de dire du mal du pays, nous sommes parmi les pays qui tiennent le mieux. Pour le budget 2012, la Commission a requalifié l’aide que nous avons fournie à Dexia. C’est sa responsabilité. Je pourrais discuter à perte de vue du caractère inacceptable de cette décision. Des Etats comme la Belgique ont dû intervenir, pour Fortis, pour Dexia pour d’autres. Imaginons une seule seconde que l’Etat ne soit pas intervenu. Imaginez toutes les conséquences que cela aurait pu avoir en termes de révolte des épargnants mais aussi comme effet systémique pour l’ensemble de l’Europe. On a fait notre boulot. Eurostat nous compte la recapitalisation Dexia dans le déficit. Je ne le comprends pas mais bon, ils ont leur méthodologie. La méthodologie, c’est bon pour les mathématiciens, les statisticiens, c’est très intéressant, mais moi, je m’occupe de la vie réelle.

Faut-il assouplir les trajectoires budgétaires ?

Dans des circonstances extrêmement difficiles, nous avons réalisé des efforts de 19 milliards, soit en moyenne 1 700 euros par personne. Nous avons pris des mesures pour éviter aux citoyens de sombrer dans les difficultés, nous avons pris des mesures pour les entreprises. Voyez ce qui s’est fait dans d’autres pays : on a touché aux salaires, aux pensions. Ici ? Nous avons maintenu l’indexation, nous avons augmenté le salaire minimum, les pensions minimum, nous avons apporté de nouvelles améliorations concernant l’accessibilité aux soins de santé. Depuis le 1er avril, la moitié des médicaments coûtent moins cher. Nous sommes l’un des rares pays qui maintiennent une rigueur budgétaire avec des efforts considérables et qui, en même temps, ont créé cette dynamique de relance

Les mesures en faveur de la relance restent minces…

Minces ? Nous avons décidé et mis en œuvre des réductions de charges pour les travailleurs. Depuis le 1er avril, un salarié gagnant 1 800 euros brut par mois touchera 240 euros net en plus par an. Nous avons créé 10 000 places de stages pour les jeunes, nous avons diminué les cotisations patronales pour l’engagement des premiers emplois dans les PME, nous soutenons les investissements en recherche et développement. Nous avons réduit les coûts de l’énergie pour les particuliers mais aussi pour les entreprises. Nous avons donc concilié rigueur et relance. Avouez que c’est remarquable. Tant que je serai Premier ministre, on ne détruira pas ce qu’on a fait. Les plus grands experts et Eurostat ne prévoient pas de reprise, même pour 2014. Mais moi, la reprise, je la veux en Belgique, dès 2013.

Pourtant, l’Union européenne préconise encore l’austérité.

L’austérité nuit à la santé ! La vraie santé : avec des augmentations des taux de suicides, des maladies mentales dans des pays où le désespoir est le lot quotidien. Tout cela, sur la base de calculs réalisés à Harvard ! Avant, tout ce qui s’y disait, à Harvard, c’était comme un verset de la Bible. Puis, ils ont refait les calculs. Que constatent d’autres chercheurs ? Que les partisans de l’austérité à tout crin s’étaient trompés. En attendant, on nous a bassiné les oreilles comme si l’économie pouvait être mise en équation mathématique. L’économie, c’est comme la politique : il y a beaucoup d’irrationnel, d’émotionnel. La question de confiance joue beaucoup. Mais bon, les choses évoluent. Ecoutez le FMI, l’OCDE Que disent-ils ? Qu’il faut arrêter les politiques d’austérité, la zone euro étant la zone la plus mal lotie dans le monde en termes de reprise. Ce n’est pas parce qu’on a une crise aujourd’hui qu’on va balayer tout ce qui a été acquis depuis la Seconde Guerre mondiale.

Découvrez l'intégralité de l'interview d'Elio Di Rupo dans votre Libre de ce samedi.