Politique belge

Wouter Beke termine sa mission

Cette fois, il va y avoir du changement. Même si, dans cette interminable crise politique, il n’est pas toujours aisé de faire des prévisions à plus de 24 heures, on peut prédire des bouleversements, juste après le vote du budget à la Chambre (le 12 ou le 19 mai). D’ici là ? Conformément à ce que le Roi lui a demandé, le négociateur, Wouter Beke (CD&V) rédige pour l’instant un rapport écrit qui clôturera sa mission. Mission réussie ? Aujourd’hui, pour lui permettre de quitter le job la tête haute, on affirme que Wouter Beke n’avait pas pour but de négocier un accord mais seulement de préparer le terrain pour le suivant. Pourquoi diable, lui a-t-on collé l’étiquette de négociateur ? D’ailleurs, la semaine dernière, pris de panique soudaine, Wouter Beke n’avait plus qu’une idée en tête : organiser des élections avant les grandes vacances. Car il est un scénario qu’il craint comme la peste : l’organisation conjointe d’élections communales et législatives le 14 août 2012. Autrement dit, une contagion des communales par les législatives qui pourrait avoir comme conséquence de réduire le CD&V au rang de petit parti. Mais le scénario de Beke n’a pas tenu longtemps. La N-VA ne veut pas des élections maintenant, c’est bien trop tôt. Et tous les autres partis, y compris le SP.A et Groen! et VLD auraient refusé de voter la dissolution des chambres. Donc Wouter Beke tente l’impossible pour arracher quelques avancées et présenter un rapport qui pointe quand même quelques rapprochements en emploi et santé, notamment.

La suite ? Il n’y a pas mille possibilités. Confier la mission suivante à Bart De Wever ? On sait de quoi il est capable : produire une note totalement inacceptable pour les francophones et les désigner comme les seuls responsables du blocage politique. Du temps perdu. Choisir de nouveaux éclaireurs, médiateurs, explorateurs, temporisateurs Ce serait apporter la preuve, une de plus, que l’on est en plein marécage et qu’il est impossible d’avancer. Donc tous les regards se tournent vers un seul homme : le président du Parti socialiste, Elio Di Rupo.

Elio Di Rupo prend le relais

Pas de précipitation. C’est le Roi qui choisit. Mais les derniers événements politiques le désignent, lui, Elio Di Rupo, comme le futur chargé de mission. Evidemment, la configuration n’est pas idéale ni pour l’homme, ni pour son parti, ni pour les francophones. Mais Elio Di Rupo ne pourra pas refuser. Parce qu’il a le sens de l’Etat. Et parce que, même s’il échoue finalement, il n’a rien à perdre. La fin de sa mission de préformation avait été saluée par tout le monde. Tandis que décliner à nouveau, c’est prendre le risque d’apparaître comme un éternel velléitaire. Mais il ne pourra pas utiliser la même stratégie que celle qui fut la sienne lorsqu’il fut désigné pré-formateur. Il avait choisi, à l’époque, de travailler dans la plus grande discrétion et de ne distribuer aucun document écrit. Cette fois-ci, s’il est chargé de mission - rien ne dit encore que c’est le titre de formateur qui sera retenu - il devrait s’appliquer à la rédaction d’une note complète. Cela ne prendra pas longtemps : il suffit quasiment d’appuyer sur la touche "imprimer" pour que ce précieux document sorte. La publication de la note de travail aurait au moins un avantage : faire taire ceux qui, en Flandre, affirment encore et toujours que les francophones, ces affreux Belgicains, refusent toute évolution de l’Etat fédéral. C’est faux : on sait que les transferts de compétences proposés (plus de 15 milliards), l’autonomie fiscale, ainsi que la responsabilisation des entités fédérées est déjà très importante. Certes insuffisants aux yeux de ceux qui veulent tout briser. Mais l’objectif des francophones est bien de faire évoluer l’Etat fédéral, non de le réduire comme peau de chagrin. Car même si les francophones sont prêts à aller très très loin dans cette sixième réforme de l’Etat, il est deux choses qu’ils ne sont pas prêts à accepter : un appauvrissement systématique de Bruxelles et de la Wallonie et un système qui introduirait un virus fatal pour l’Etat belge.

Elio Di Rupo, s’il reprend du service, devra aussi éviter de se laisser enfermer dans une coalition imposée par la N-VA. On connaît la stratégie de Bart De Wever, il voudrait que chaque grand leader - lui en Flandre, Di Rupo chez les francophones - choisisse ses futurs partenaires. Bart De Wever rêve d’éliminer le SP.A et Groen! pour réserver au CD&V, au VLD et à la N-VA les sept strapontins du futur gouvernement fédéral.

Ce n’est pas le plan d’Elio Di Rupo qui, s’il arrive aux commandes, voudra choisir ses partenaires. Ou plutôt, ouvrir les négociations au plus grand nombre et ce de manière à rendre la N-VA arithmétiquement contournable. Pour cela, le futur formateur devra avoir les coudées franches et un ordre de mission suffisamment large afin de mener son travail à bien comme il l’entend. De toute manière, il n’est pas question, pour le PS de se passer du SP.A comme il l’a fait en 2007, le congrès du PS ne l’accepterait pas.

La N-VA ne veut pas d’accord, le CD&V reste scotché à la N-VA

Cela dit, rien n’est gagné. Les obstacles sont légion. Le principal : tous les francophones sont persuadés, intimement, que Bart De Wever ne veut pas d’accord. Bart De Wever, un nationaliste encore mesuré - son stratego groep est encore bien plus radical que lui - fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher un accord. Pourquoi ? Quitte à se répéter, il faut rappeler que l’objectif de la N-VA n’est pas de transformer l’Etat belge mais de le découper en deux et de favoriser la création d’une Flandre indépendante, une Région qui doit devenir le joyau de l’Europe, riche, prospère, bien gérée et pure, sur le plan linguistique s’entend. Point. Quitte, pour certains à se passer de Bruxelles comme capitale.

On exagère ? A peine. Les présidents en ont eu la preuve éclatante, lors de leur dernière entrevue avec le leader de la N-VA. A la question : "Dans quel cadre institutionnel la réforme doit-elle s’inscrire ?", Bart De Wever a refusé de confirmer que son projet s’inscrivait bien dans le cadre du maintien de la Belgique. " Vous n’allez quand même pas me demander à renoncer à mon identitité, à mon projet ", a-t-il dit en susbstance. Un ange est passé, malgré les efforts de Wouter Beke pour tenter d’adoucir cette sentence

L’autre problème, précisément, c’est l’attitude du CD&V, collé à la glu à la N-VA. C’est une des grandes difficultés du moment. Car si la N-VA est relativement cohérente dans sa stratégie - l’indépendance de la Flandre - le CD&V, lui, a complètement perdu sa boussole. Le parti est profondément divisé entre les quatre personnes qui tentent de le dominer : Wouter Beke, le président transparent; Yves Leterme, le Premier ministre en affaires courantes; Kris Peeters, le ministre-Président ultra-flamand et Steven Vanackere, le ministre des Affaires étrangères qui cherche à se faire une crédibilité en durcissant son discours sur Bruxelles. Mais qui dirige ? Qui impose la stratégie ? Une fois l’un, une fois l’autre.

Or, compte tenu de l’attitude de la N-VA - peu encline, on l’a vu à accepter un accord - on pourrait évidemment imaginer que les partis démocratiques flamands (CD&V, Open VLD, SPA et Groen!) concluent un accord aves les francophones, sans les nationalistes flamands. Courageusement, Yves Leterme et deux autres anciens Premiers ministres (Wilfried Martens, Mark Eyskens) l’ont dit. Mais ils se sont faits rabrouer dans l’heure par les têtes "pensantes" du CD&V, Kris Peeters, notamment. Donc, sauf miracle, le CD&V ne laissera jamais tomber la N-VA. Un cadeau incroyable à la N-VA ainsi recrédibilisée. Elle n’en demandait pas tant.

Un accord ? Elio Di Rupo devrait donc prendre la main. Plaçons-nous dans une hypothèse optimiste. Après un été d’intenses négociations, Elio Di Rupo parvient à dégager un accord général tant sur une nouvelle réforme de l’Etat, BHV compris - on rêve, mais bon... - que sur les dossiers socio-économiques (pas évident non plus car en matière de chômage et d’immigration, il y a encore des fossés entre la position de la N-VA et celle du PS). Mais admettons qu’il y ait un accord disons en septembre et que le gouvernement soit formé avant l’hiver. Elio Di Rupo devient Premier ministre à la tête d’une fameuse équipe, composée notamment de ministres nationalistes. Tiendrait-il longtemps, ce gouvernement ? D’aucuns pensent qu’il n’irait pas au-delà des élections communales d’octobre 2012. Car ces nationalistes d’aujourd’hui, même s’ils deviennent ministres, refuseront sans doute d’agir comme Hugo Schiltz, cet ancien président de la Volksunie, qui s’était muée en fédéraliste et qui est considéré par beaucoup de responsables de la N-VA, un "traître à la Flandre".

Un échec ? Et si, après l’été, il faut se rendre à l’évidence : aucun accord n’est possible. Dans ce cas-là, on s’acheminerait, sans doute vers une prolongation des affaires courantes avec un gouvernement Leterme dont les pouvoirs seraient un peu renforcés de manière à donner quand même l’illusion que le pays est gouverné. Comme il le fait - pas si mal d’ailleurs - depuis un fameux 13 juin 2010.

Dans ce cas de figure là, aussi, il y a de fortes chances - plutôt des risques - que les élections fédérales et communales soient jumelées. Avec, évidemment, une double crainte :

- une crainte pour les partis flamands : que la N-VA parvienne, en effet, à conquérir plusieurs grandes villes de Flandre, comme Anvers (pour Bart De Wever), Gand (pour Siegfried Bracke) et bien d’autres encore;

- une crainte pour les fédéralistes : que sur les 88 députés flamands, la moitié au moins, soit 44, soient acquis à l’idée d’une Flandre indépendante. Il suffirait que la N-VA progresse encore un peu, que le Belang garde ses positions et qu’il reste un ou deux élus de la Liste Dedecker. Et le jour où les indépendantistes domineront le groupe linguistique flamand, à la Chambre, il n’est pas compliqué de savoir sur quoi portera la prochaine négociation institutionnelle : la scission du pays.

Scénario catastrophe ? C’est, en tout cas, celui auquel les présidents francophones se préparent. Avec un objectif : garder Bruxelles et faire vivre un pays amputé de la Flandre.