Le  député fédéral Ecolo  Georges Gilkinet est le fer de lance   francophone  de l’opposition au gouvernement Di Rupo. En tant qu'Invité du samedi de LaLibre.be, il détaille, non sans égratigner certains politiques, ses positions sur l 'abdication du roi, le budget, les coups pris par Ecolo, la campagne de 2014 et le risque de basculer dans l'opposition à tous les niveaux.

Êtes-vous surpris par l'abdication du roi ?  

A la fois, elle était dans l'air du temps et, à la fois, elle est surprenante, parce qu'on n'en voit pas tous les jours, des abdications. Au niveau du timing, compte tenu des prochaines élections et de l'état de santé et de fatigue du Roi, c'était sans doute le bon créneau. Pour le nouveau souverain, le Roi Philippe, j'ai envie de croire que la fonction fera l'homme. Les débuts de mandat des rois Baudouin et Albert ne se sont pas faits sans poser de questions. Au final, ils se sont révélés être de bons souverains, avec leurs limites mais une utilité institutionnelle et une reconnaissance populaire évidentes, malgré quelques polémiques.

En fin de compte, Ecolo est républicain ou monarchiste ?

Ce n'est pas aussi simple. Comme le Roi l'a dit dans son discours de mercredi, la monarchie doit pouvoir évoluer, se moderniser. Nous attendons qu'elle soit représentative, exemplative, au-dessus de la mêlée, à sa juste place. Mais il est clair que dans le contexte de la Belgique - trois communautés, trois langues - il est important d'avoir un chef de l'Etat qui joue un rôle de médiateur, de temporisateur. La caractéristique institutionnelle de la Belgique rend la fonction particulièrement utile, sans qu'on soit monarchiste par conviction. Dans l’absolu, le modèle républicain serait discutable, mais on ne vit pas dans l’absolu, on vit en Belgique !

Dans le budget bouclé par le fédéral ce dimanche, y a-t-il des mesures qui vous fâchent ?

Evidemment, parce qu'elles s'additionnent à d'autres mesures qui ont été prises plus tôt dans la législature et qui font très mal aux plus fragiles. Après l’assurance-chômage et les pensions, on s'attaque cette fois à deux autres piliers de la sécurité sociale : les allocations familiales et les soins de santé. On affaiblit ce qui est le premier filet contre la pauvreté et l’exclusion. Et dans le même temps, on épargne largement ceux qui ont les épaules les plus larges et les responsables de la crise : le secteur financier et les spéculateurs ! 

Les libéraux flamands voulaient aller encore plus loin dans les coupes dans les allocations familiales. Finalement, on a limité la casse, non ?

On peut toujours faire la politique du pire. Ce que je retiens, ce sont les faits : l'agenda du gouvernement est un agenda néo-libéral, qui conduit à la régression sociale. Je constate que les libéraux, tant flamands que francophones, se réjouissent à chaque exercice budgétaire que leur programme est en œuvre. Il y a vraiment une logique de deux poids, deux mesures : les réformes du secteur financier sont toujours reportées, celles en matière sociale décidées et mises en œuvre.   

La "fairness taxe" n'est pas suffisante ?

On n'a pas fini d'en parler de cette taxe d’équité. C'est typiquement une mesure qui va conduire à de l'ingénierie fiscale et à des contournements. Quand on dit qu'elle va rapporter 350 millions d'euros, c'est une hypothèse invérifiable, une vue de l'esprit. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est revoir fondamentalement le mécanisme des intérêts notionnels. Ce tabou sur le sujet, ça nous fâche. Il y a, dans le chef de la majorité fédérale, un manque d'audace, d'imagination et de projets pour préparer demain. Je suis inquiet de la faiblesse des marges dégagées pour des politiques nouvelles.    

Qu'aurait prôné Ecolo si vous aviez été autour de la table ?

De nombreuses mesures proposées par Ecolo auraient pu accompagner cet accord en vue de la création des emplois de demain. Prenons trois exemples de mesures non coûteuses, audacieuses et qui peuvent réorienter notre modèle économique. Tout d'abord, la révision radicale du système des intérêts notionnels, qui conditionnerait ces aides au maintien ou au développement de l'emploi. Ensuite, le Plan Tandem, qui vise à permettre aux travailleurs âgés de travailler à temps partiel sans perdre trop d'argent, tout en engageant des jeunes à mi-temps et qui bénéficient, eux, d'un tutorat des plus âgés, et d’une première expérience professionnelle. Et finalement, le Livret Vert : l'argent des Belges sur les comptes d'épargne n'est pas suffisamment investi dans l'économie réelle. Il faut obliger les banques à jouer davantage leur rôle de financement de l'économie réelle.  Cette majorité travaille trop peu sur les conditions de création ou de partage de l'emploi. C'est dû à l'influence du dogme néolibéral et à la pression omniprésente de la Commission européenne. 

Beaucoup disent qu'Ecolo risque de se retrouver dans l'opposition à tous les niveaux après 2014, d'autant que le MR vous en veut de l'avoir délaissé au niveau régional en 2009.  Vous le craignez ?

Ce n’est écrit nulle part. Nous avons un projet porteur que nous continuerons de mettre en œuvre, sans nous laisser démonter. Et nous serons disponibles pour poursuivre et accentuer cette action si l'arithmétique post-électorale le permet et si nous pouvons négocier de bons accords de gouvernement. Mais c'est clair qu'il y a dans le chef des libéraux une attitude particulièrement revancharde. Cela se ressent dans la tonalité de leur opposition.

Les sorties individuelles de Philippe Henry et Jean-Marc Nollet ont été vivement critiquées par les autres ministres wallons… Les Ecolo laissent donc une image médiocre de partenaires de majorité…

C’est vous qui le dites. Ces sorties s'appuyaient sur des éléments de l'accord de majorité que nous avons signé à trois. On peut par contre s'interroger dans le chef de certains députés de la majorité sur leur cohérence et leur loyauté à l'égard d'un partenaire. Cela dit, quand on est dans la majorité, on ne devient pas tout à coup le même parti, on n'est pas marié à tout prix, on reste des concurrents. Il peut y avoir des moments de tensions, comme il y a eu des tensions suite aux mesures d’interdiction ou de restriction de cumuls, que nous avons obtenues, qui embêtent des élus des partis traditionnels. Donc on a pris des coups comme on en prend quand on est en majorité, mais on avance !

Mais vous en avez pris plus que les autres...

Il y a quelques mois, nous en avons sans doute pris beaucoup plus que les autres. Et il faut être à l’écoute des critiques. Mais nous avons décidé de garder la tête haute et de poursuivre sur notre ligne de projets et de réformes, en nous appuyant sur un contrat qui est l'accord de majorité régional. Certains ont essayé de nous faire sortir de la route mais nous n'en sommes pas sortis parce qu'on estime que les projets que nous sommes en train de mettre en œuvre valent la peine et méritent d’être portés jusqu’au bout de la législature.

Les électeurs ont parfois des difficultés à positionner Ecolo sur l'échiquier politique. Vous en êtes conscient ? 

Sur le plan socio-économique, très clairement, on est à gauche, c'est-à-dire pour une meilleure redistribution, davantage de justice sociale. Mais une gauche moderne, totalement indépendante de ceux qui voudraient s'arroger le concept de gauche mais aussi qui inclut les questions environnementales. C'est notre modernité, notre originalité. 

Au Nord du pays, lors des élections de 2014, la N-VA risque d'écraser la concurrence. Pourra-t-on faire sans cette formation ?

La N-VA ne m'empêche pas de dormir. Et ce serait une erreur de croire que le seul enjeu de 2014 sera de connaitre son score. Nous, écologistes, voulons suivre notre propre agenda. J'observe les membres N-VA au Parlement fédéral. Ils crient fort, ils ont peu de solutions. Ils sont obsédés par les questions communautaires et misent tout là-dessus. Ils sont les chantres de l'austérité. Et on voit les limites de leur système aujourd'hui à Anvers : désinvestissement du secteur associatif, surinvestissement dans le sécuritaire, remise en cause du lien social,... Les électeurs flamands identifieront-ils ces limites avant les élections ? Il faut l’espérer. Mais ne soyons pas obsédés par ce parti.

Comme figure de l'opposition au fédéral, on a l'impression de peu vous entendre ou vous voir... 

Nous sommes partenaires de la réforme de l'Etat et nous sommes dans les majorités régionales, ce qui ne nous empêche pas d'être très durs ou critiques sur ce qui se passe au fédéral. Nos interventions à la Chambre le prouvent. Mais nous soutenons aussi les mesures positives, c’est notre éthique.  Il y a un autre phénomène, c'est qu'on a trois partis francophones dans la majorité. C'est le bon, la brute et le truand et ils inversent les rôles en fonction des dossiers. Il y a suffisamment d'animation, de catch au sein de la majorité fédérale pour mobiliser l’attention des médias. Quand la majorité se tape dessus, l'opposition compte les points. Mais je n'ai vraiment pas l'impression qu'on mène une opposition faible.

Pourtant, en Wallonie, Willy Borsus rue dans les brancards à la moindre occasion alors que le MR est partenaire du cdH et du PS au fédéral... !

Le MR mène une opposition qui me semble assez caricaturale, pas très juste, voire dangereuse. Quand je lis les discours de Willy Borsus sur la possibilité pour des personnes non belges d'accéder à des postes d'enseignants, je trouve qu'on est dans des excès vraiment inquiétants dans la ligne de ce parti. Je me dis qu'ils sont bien nerveux. L'opposition a un rôle important à jouer de surveillance des choix posés par la majorité, de ses lacunes, mais nous essayons de rester intellectuellement honnêtes et justes. Je ne ressens pas, dans la manière dont les libéraux fonctionnent, ce même souci de justesse d'analyse.  Le MR a une capacité à tirer sur tout ce qui bouge, jusqu'à être dans l'outrance.

Venons-en à une question personnelle.  Quelles seront vos ambitions lors des prochaines élections ? Vous suivez les affaires fédérales et parlez bien néerlandais. Vous visez un portefeuille au fédéral ?

A Ecolo, l’ambition est collective, c’est ce que j’aime ! Je ne suis pas Didier Reynders qui s'annonce candidat ministre-président bruxellois. Je serai candidat à continuer le travail passionnant au fédéral, comme député ou dans une autre fonction si les circonstances sont favorables. Cependant, je ne place pas mon ambition personnelle au-dessus du reste. Et la question est prématurée. Mais merci de m'imaginer ministre fédéral (rires).   

En France, la ministre PS de l'Ecologie, Delphine Batho, a été remerciée ce mardi. Elle avait critiqué le fait que son budget était réduit de 7%. Beaucoup considèrent que lorsqu'il faut faire des économies, c'est dans l'Ecologie qu'on sabre...

C'est une constante des partis traditionnels de considérer que les politiques environnementales peuvent être mises en œuvre une fois qu'on a fait tout le reste. En Belgique, de tout temps, la variable d'ajustement du gouvernement a été la SNCB : pour réaliser l’équilibre budgétaire, on sabrait dans ses investissements. Ce sont des calculs de court terme, qui sont choquants. D'autant que la solution pour créer de l’emploi et améliorer la vie de nos concitoyens se trouve justement dans des politiques environnementales, énergétiques ou de mobilité différentes. 


Entretien : Jonas Legge