A la veille d’une semaine qui s’annonce cruciale pour le processus de préformation entamé par Elio Di Rupo, Pierre Vercauteren, politologue aux Facultés universitaires catholiques de Mons (FUCaM), se pose beaucoup de questions sur l’attitude des partis flamands.

Vous vous rangez plutôt dans le camp des optimistes ou dans celui des pessimistes ?

Je suis dans le camp de ceux qui se posent des questions. Tout dépend des infos qui sont disponibles. Est-ce qu’a publié "La Libre" était les exigences de la N-VA ou celles avancées par l’ensemble des partis flamands autour de la table, comme base de négociation ? On n’en est pas sûr du tout. Si tel est le plan de la N-VA, quelle est l’attitude des autres partis flamands ? Consiste-t-elle à suivre la N-VA pratiquement en ordre de marche militaire ou bien ont-ils une attitude d’attente par rapport à la manière dont les francophones vont réagir ? Si jamais cela ne marche pas, ils pourront ainsi faire porter le chapeau à la N-VA et pas uniquement sur les francophones. On a entendu que les francophones ne sont pas très unis mais il n’est pas dit que les Flamands soient si unis que cela par rapport à ce qui est mis sur la table.

C’est tout de même la N-VA qui a la main côté flamand et elle semble peu encline au compromis.

Exact. C’est là que je m’interroge sur l’attitude des autres partis néerlandophones. On comprend que les francophones doivent trouver cela dur à digérer mais je me demande si les partis flamands font vraiment corps avec la N-VA ou bien attendent-ils qu’elle se casse la figure. Il y a encore beaucoup de points d’interrogation.

On entend aussi que De Wever veut un accord, notamment pour ancrer son parti dans le paysage politique. Vous êtes d’accord ?

Si ce que vous avez publié est conforme à ce qui a été mis sur la table, je me pose de sérieuses questions. Est-ce qu’il s’agit d’une démarche purement tactique consistant à mettre la barre très haut pour être sûr d’obtenir beaucoup ? Si ça casse ce sera de la faute des autres et si cela passe ce sera grâce à moi. Peut-être partent-ils dans l’esprit qu’ils sont gagnants à tous les coups, mais cela reste à être démontré. Des négociations qui traîneraient en longueur pourraient entraîner une érosion de la popularité de la N-VA. Chaque calcul s’avère risqué.

Un blocage pourrait accélérer l’histoire. Vers une séparation ?

C’est un calcul souvent avancé mais tout dépend de la raison du blocage, de la manière avec laquelle il se produit et comment il sera répercuté. Le blocage pourrait être différent s’il se produit tout de suite ou s’il se produit dans un mois. Si le blocage se produit alors qu’on était arrivé à deux doigts d’un accord c’est une circonstance différente que si le blocage se produit alors qu’on n’a pas avancé d’un pouce. De toute façon maintenant, on semble sur le fil du rasoir.

Y a-t-il un plan B ?

Je ne suis pas sûr qu’il y a un plan B et c’est pour cela que l’on est sur le fil du rasoir. Ce qui me frappe surtout c’est qu’on semble voir un plan cohérent côté flamand et rien de cohérent côté francophone. Il reste à démontrer en quoi la logique flamande qui consiste à dire plus de compétences pour les régions rendra la gestion meilleure et plus efficace. Je voudrais savoir en quoi le fait de régionaliser la police la rendra plus efficace, par exemple dans la lutte contre la grande criminalité ou le terrorisme. On dirait qu’on fait du transfert de compétence pour faire du transfert de compétence. A moins que, selon la logique N-VA, la seule cohérence qui existe soit de prendre le plus de compétences possibles dans une phase intermédiaire. Mais ça, la N-VA ne l’annonce pas.

Et on n’a toujours rien entendu de concret sur le socio-économique.

En effet. C’est là qu’il y a un problème de cohérence considérable. Bart De Wever considérait au moment où il a remis son rapport d’information, que les enjeux étaient indissociables. Et puis Elio Di Rupo travaille maintenant sur deux voix parallèles, le socio-économique d’un côté et le communautaire de l’autre. Une fois encore, il n’est pas démontré qu’une réforme de l’Etat permettra de réaliser plus facilement les économies de 25 milliards qui sont annoncées.

N’a-t-il pas été obligé de scinder sa mission, faute de coalition et de majorité des deux tiers ?

C’était une manière pour faire avancer les choses. Si on avait tout mis dans un même paquet comme le voulaient certains Flamands, on n’était pas sûr d’avancer. Je pense qu’Elio Di Rupo essaye d’avancer pas à pas et sans doute petits pas par petits pas. Le terrain est éminemment miné. Et à la limite, une mine peut exploser à n’importe quel moment et sur n’importe quel dossier.

Comme jugez l’attitude des Ecolos ?

Ils restent prudents. Ils ne peuvent pas rester au balcon mais les enjeux sont difficiles. Le gouvernement devra prendre des mesures difficiles et ce sera très risqué pour quelque parti que ce soit. Ecolo n’a pas les mêmes arguments que le MR. Ecolo est un peu coincé par la situation des autres partis.

Ecolo ne veut pas se désolidariser de Groen! Est-ce un prétexte pour ne pas y aller ?

Non, il y a de la conviction sur ce plan. Mais ils ne peuvent pas trop jouer de cet argument.

Le fait que le MR soit exclu du processus pour l’instant vous étonne-t-il ?

Le MR a intérêt à se mettre en ordre de marche pour retrouver sa cohésion interne de manière à pouvoir couper cet argument qu’on lui assène aujourd’hui. Mais objectivement, la situation du MR est déterminée par le fait que l’Open VLD se retrouve dans l’opposition de sa propre volonté.

Le MR est critique sur le secret qui entoure la préformation. Vous partagez ce point de vue ?

A partir du moment où ils ne sont pas associés aux discussions, c’est assez logique de les voir adopter une attitude d’opposition. Compte tenu du fait que les positions sont à ce point antinomiques entre francophones et néerlandophones, on ne peut avancer qu’avec beaucoup de prudence. Et n’oublions pas que les leçons de 2007 ont été tirées. Les négociations avaient été mises à mal par les indiscrétions. La discrétion qui semble tenir est donc une bonne chose. Soit dit en passant, il apparaît de plus en plus clairement que les convergences annoncées par Bart De Wever à la fin de son information semblent assez ténues. Si elles avaient été plus importantes, sans doute qu’on aurait un peu plus avancé.