Son nom a déboulé un lundi soir, au bureau du CD&V réuni en urgence. Geens. Koen Geens. Il fallait exfiltrer au plus vite Steven Vanackere (le ministre des Finances), et lui trouver un remplaçant. Il fallait surtout sauver l’ACW, le mouvement ouvrier chrétien et le CD&V, le parti social-chrétien flamand. Personne ne l’attendait. Geens.

Il a fallu que son prédécesseur, Steven Vanackere, accumule les gaffes, plus dans la communication que dans la gestion. Mais en politique, même quand le mensonge n’est pas établi, les hésitations déstabilisent puis détruisent. Ses vérités confuses, arrachées au fil des jours, lui ont été fatales. Le soupçon s’est immiscé, le délit s’est initié. Les relations entre ACW et Belfius, trop opaques, lui sont revenues en pleine figure, comme une claque. Exit donc Steven Vanackere, technocrate sympathique, au verbe erratique, politicien crispé, arrivé trop vite trop haut. Le ministère des Finances était, pour lui, un pont trop loin.

A l’abri des médias

Lui, Geens, Koen Geens, le successeur, on l’a découvert sans trop savoir d’où il venait. Il paraît que son nom avait déjà été cité parmi les ministrables. Mais jamais, il n’avait juré "fidélité au Roi et aux lois du peuple belge". Son parcours, il l’a réalisé à l’abri des médias, à l’université de Leuven et dans les salons feutrés des cabinets d’avocats.

Pour succéder à Vanackere, certains avaient d’abord pensé à Leterme, qui se morfond à Paris, d’autres à De Crem, qui s’amuse à la Défense. D’autres encore avaient suggéré Wouter Beke, le président hésitant. Puis le bruit a couru, ce serait un "Geens". On se souvenait de feu Gaston Geens, de sa "Flanders Technology", de sa 3e révolution industrielle, de sa sentence : "Ce que les Flamands font eux-mêmes ils le font mieux." Trente ans plus tard, cela reste toujours à prouver Mais à l’époque, cela sonnait si bien.

Pour succéder à Vanackere, ce fut donc un autre Geens, Koen Geens. Pourquoi le cacher ? Les premières réactions furent sceptiques face à ces mimiques; incrédules, face à ces formules. Pourtant, oui pourtant. On aurait dû se souvenir : ne jamais se fier aux apparences. Ne jamais condamner sans avoir testé. "Trop vieux" disait ce vicieux, "pas assez politique", disait ce petit comique, "rien qu’un académique", se plaignait ce pragmatique.

Et pourtant, oui pourtant. En quelques jours, l’homme s’est imposé. Il s’est vite fait au cirque de la politique. Difficile, disent ceux qui l’ont observé pendant les trois semaines de conclave, de le décrire en quelques traits. Ce serait un mélange de Van Rompuy pour les valeurs et l’autorité naturelle, avec une dose de Reynders pour l’humour corrosif - la méchanceté en moins - un zeste de Dehaene pour l’imagination fertile. Les défauts ? Oui, bien sûr, il y en a. Ah oui : il ne serait là que pour quelques mois. A voir

Rappel à l’ordre

Pendant trois semaines, ses collègues l’ont donc vu à l’œuvre. Un avis ? Le voici. Une étude ? La voilà. Discret, intelligent, rapide, franc. Un participant qui l’a finement observé, raconte : "A plusieurs reprises, quand un collègue a voulu lancer des propositions trop dures à l’égard du monde économique ou au contraire quand un autre a cherché à justifier d’anciennes sombres pratiques, il a vite fait de rappeler qu’en matière de sociétés, il ne fallait pas lui en compter." Et quand il a remarqué que d’autres, pour tenter de l’affaiblir, filaient en douce ses propos, rapportés dans la minute par des "twittos", Koen Geens a montré une autre face de sa carapace : il a rappelé à l’ordre ceux qui se nourrissent de la discorde.

Bien sûr, en Flandre, c’est le travail - d’autres diront l’obstruction - d’Alexander De Croo, que les médias ont retenu. Mais ce que De Croo a gagné, dans les médias, il l’a perdu en estime auprès de ses collègues. Geens semble avoir fait le chemin inverse : encore timide - mais c’est un choix -dans les médias, il s’est fait respecter - c’était une volonté.

Le "Maggie De Block" du CD&V

On se demande souvent, en Flandre, comment riposter aux arguments de De Wever, comment répondre à son populisme, à son égoïsme, à son nationalisme. Toux ceux qui l’ont affronté en sont revenus épuisés. Des débats avec lui, les présidents en sortent toujours les bras ballants. Les derniers sondages ont pourtant démontré que rigueur, compétence, discrétion pouvaient payer. Ainsi, Maggie De Block (Open VLD) est-elle de l’une des nouvelles stars de la politique flamande. La secrétaire d’Etat à l’immigration inspire confiance, elle parle peu. Elle ne dit pas ce qu’elle va faire. Elle annonce ce qu’elle a fait. Les libéraux flamands ont peut-être trouvé en elle une "arme" anti-N-VA.

Le CD&V, lui, a longtemps manqué de clarté, avec un Kris Peeters souvent ambigu. On connaît peu de choses des fondements de la pensée institutionnels de Koen Geens. Certes, il a travaillé auprès de ce Kris Peeters mais ceux qui l’ont fréquenté le dépeignent mieux armé, plus nuancé, plus pragmatique.

Car qu’on ne s’y trompe pas. La bataille, en 2014, se déroulera avant tout sur le terrain flamand. Même si Paul Magnette, le nouveau président du PS, se construit petit à petit une image de "Lion de la Wallonie", capable de résister aux offensives de Bart De Wever - ce qui reste encore à prouver - les deux hommes ne feront que s’affronter par ring interposé.

Il faudra suivre ce Geens, Koen Geens. Souvent, les gens veulent des experts et non des ministres pépères. Geens a montré que pour gérer la haute Finance, il avait toute la compétence. Peut-être pourra-t-il, en plus, démontrer aux Flamands, que la N-VA, c’est surtout beaucoup de bla-bla Car ce ne sont pas les slogans qui changeront les Flamands. Mais bien les actes, les actions, les réalisations. Geens semble avoir cette sagesse-là, celle de travailler et puis de communiquer.