Invité naguère à Louvain-la-Neuve par le Pr Jean Florence, l’éminent anthropologue et psychanalyste Renaat Devisch (1944), professeur émérite à la KUL, avait tenu une conférence sur le chagrin des Flamands. De quoi la Flandre, inconsolable, se sent-elle victime, s’interrogeait-il ? Par quoi reste-t-elle humiliée ? A son tour, le Pr Philippe van Meerbeeck, psychiatre et psychanalyste, professeur à l’UCL, intéressé par les secrets de famille et la transmission transgénérationnelle, se demande s’il n’y a pas aussi dans le nationalisme flamand une faute originelle qui en fonde l’unité et qu’il faut réparer sans cesse. "Dans un monde victimaire comme le nôtre, nous sommes confrontés à un phénomène de haine identitaire dont il convient d’identifier la provenance. Une haine aujourd’hui présente dans 25 % de la population flamande au moins." (Voir le baromètre LLB/Ipsos du lundi 7 juin.)

Cela vaut la peine de rechercher dans l’histoire récente, soit sur les trois dernières générations, ce qui se retrouve dans tous les nationalismes et dans les grandes religions: un mythe sacrificiel et une faute originelle entraînant une culpabilité inconsciente collective, comme celle induite par les années noires de la guerre 40-45. "Dès lors, soit on tend vers une dynamique de pardon -ce qui serait plutôt mon projet pour la Belgique; soit, on laisse la culpabilité se déployer dans un processus de revendication." Ainsi se trouve-t-il aujourd’hui en Flandre un vaste inconscient collectif qui réclame sans relâche une autonomie, une frontière, une terre natale, etc. Décrivant justement ce chagrin des Flamands, le PrDevisch avait dépeint la petite ferme de ses parents à Ypres, avec sa grande cheminée, sa Vierge en plâtre et son crucifix, et les "vieux" réunis autour du poêle, évoquant continûment deux épisodes marquants de leur histoire: les guerres de 1914-18 et de 1940-45. Deux épisodes, on le verra, très étroitement enchevêtrés. Le premier (14-18), qui procéderait du registre sacrificiel, rappelle perpétuellement des grands-parents humiliés, traités pis que les chevaux et les chiens, par des officiers francophones arrogants, incapables de donner un ordre en flamand à des gens qui en effet montaient au casse-pipe et se faisaient abattre comme des lapins. "Ici, soutient Philippe van Meerbeeck, est le premier grand mythe fondateur: celui d’une arrogance qui alimente la haine de l’autre, de celui qui vous a méprisé, et crée une identité flamande qui amènera en 40-45 à jouer, sous la propagande nazie, cette sensibilité flamingante. Or, ce mythe-là, il faut absolument le démonter, parce qu’il est d’abord, historiquement parlant, tout à fait inexact. C’est une légende, la construction imaginaire d’un mythe collectif." La Belgique, en 1914, est une petite nation toute fraîche qui vient à peine d’instaurer le service militaire obligatoire. Si les officiers, d’où qu’ils viennent, sont évidemment francophones, les soldats issus des fermes wallonnes -les mêmes qu’en Flandre, d’ailleurs, avec leurs poêles, leurs cheminées et leurs crucifix- s’expriment eux-mêmes en des dialectes très variés. "Aucun Flamand ne sait que le Wallon n’est pas non plus un francophone. Si l’on n’avait pas imposé le français dans les écoles wallonnes, personne ne parlerait aujourd’hui le français en Wallonie. Il faut donc voir que le petit Wallon partageait les mêmes difficultés que le petit Flamand face à l’officier francophone." Ce premier mythe, par conséquent, se révélerait sans fondement. Sinon qu’il se fonderait en revanche sur la lutte des classes, tant il est incontestable que la grande bourgeoisie et l’aristocratie flamandes parlent le français au château, "entre soi", et cela depuis six générations, comme dans toute l’Europe d’ailleurs, jusqu’en Russie.

Ensuite, il faut également considérer l’influence des prêtres -à une époque où l’école, elle aussi, vient à peine d’être rendue obligatoire- qui promurent un néerlandais académique ("algemeen beschaafd Nederlands"), alors que paradoxalement, les Flamands ont toujours détesté les Hollandais, leur langue et leur calvinisme. Mais il s’agissait de faire barrage aux idées laïques et démocratiques héritées de la Révolution française, et de la loi Combe (1905) sur la séparation entre le trône et l’autel, en enseignant une histoire flamande victimaire et en décourageant l’apprentissage du français. "Aussi Hitler, dès avant 1940, mû par son pangermanisme, ne manque-t-il pas de repérer en Belgique ce mouvement flamand, cette Flandre naissante, mais chrétienne depuis toujours, où des dizaines de milliers de jeunes, en quête d’idéal et lobotomisés par un discours fanatisant et romantique, s’engagent pour le Front de l’Est, où la plupart mourront dans des conditions horribles. Tandis que ceux qui en reviendront, quelques milliers quand même, seront traités de collaborateurs et d’inciviques."

Au mythe sacrificiel viennent ainsi s’ajouter la faute collective de la collaboration-trahison et la honte qui s’ensuit. Dont personne ne parle plus jamais. Il n’est plus question d’amnistie depuis au moins vingt ans. L’idée, évidemment, choquait les résistants, les rescapés des camps et tous ceux qui avaient perdu des parents ou des proches dans d’atroces souffrances. De surcroît, la haine de l’Allemagne était extrêmement puissante, dans un pays, la Belgique, qui avait toujours été germanophile jusque-là. Tandis que la Flandre, elle, était blessée à mort; puisque l’amnistie ne lui avait jamais été accordée.

Serait-il demain à la place du Premier ministre, Philippe van Meerbeeck exigerait l’amnistie avant la scission de BHV. "Amnistie pour qu’enfin il y ait pardon. Condition sine qua non pour qu’il y ait réconciliation entre les Belges. Avec un effet rétroactif, non pour les mille ou deuxmille survivants aujourd’hui nonagénaires, mais y compris pour tous ceux qui sont défunts depuis vingt ou trente ans, "inciviques", frappés d’opprobre. Ces gens n’avaient plus aucun droit, c’était dramatique. De fil en aiguille, jusqu’à leurs arrière-petits-enfants aujourd’hui, il y a peut-être 20 % de la population flamande qui est concernée par cela."

Le Pr van Meerbeeck est donc aujourd’hui convaincu d’une urgence absolue. "Instaurons le pardon ! Celui qui a réuni l’Europe après 200 ans de haine et de guerres franco-allemandes. Pourquoi ne pas réussir dans le petit royaume de Belgique et à Bruxelles, capitale de l’Europe, ce que cette même Europe a réussi jusqu’ici ?" L’Europe du pardon entre de Gaulle et Adenauer, mais aussi par la suite entre Kohl et Mitterrand. Il n’est pas sans puiser une part de sa conviction dans un récent ouvrage de Bernard Philippe, "Le prix de la paix. Israël/Palestine, un enjeu européen ?" (Riveneuve). "Si l’Europe est investie d’une mission de transmission de son modèle à d’autres régions du monde, où sévissent des haines identitaires sans fin, la Belgique et sa capitale sont tenues de commencer les premiers à réaliser cet effort de réconciliation."