Dans la littérature journalistique, il est de bon ton d’annoncer des crises. Quand le climat est à la stabilité, les scribes sont donc un peu au chômage : dès lors, l’imagination permet de transformer des rumeurs, des pressentiments en histoires. Qui finissent mal de préférence.

Ces derniers temps, les analyses vont toutes, ou quasi, dans le même sens. Elles prévoient l’enchaînement inéluctable suivant : une victoire de Bart De Wever aux élections communales à Anvers, une montée en puissance de la N-VA au cours des deux prochaines années et un raz-de-marée total de la N-VA aux élections régionales et fédérales de 2014. Avec cette conséquence, "logique" : le blocage des négociations pour la formation du prochain gouvernement, Bart De Wever refusant d’intégrer un exécutif qui n’inscrirait pas dans son accord la fin de la Belgique ou à tout le moins une nouvelle profonde réforme de l’Etat qui dépècerait l’Etat central de ses principales compétences pour les confier aux entités fédérées. Est-on à ce point certain de la manière dont l’avenir évoluera ? Non. Pourquoi ? Reprenons les choses dans l’ordre.

De Wever superstar à Anvers ? Ce sera assurément "le" duel des prochaines élections communales. Actuellement, Bart De Wever dispose effectivement d’une petite avance sur son principal concurrent et actuel bourgmestre d’Anvers, Patrick Janssens (SP.A). Selon un sondage réalisé par Dedicated Research pour "Gazet van Antwerpen", le nationaliste recueillerait 32,5 % contre 30,9 % à l’alliance "Stadlijst" (SP.A - CD&V) de Patrick Janssens. L’avance est réelle mais un quart des électeurs anversois est toujours indécis. Et la campagne électorale est loin d’être terminée. Il n’est donc pas exclu que les tendances s’inversent et que le résultat soit finalement différent des espoirs ou des craintes actuels. Admettons même que ce résultat soit confirmé, chacune des deux grandes listes recevrait le même nombre de siège (19 chacune sur les 55 à attribuer). Etant donné que personne ne souhaite faire alliance avec le Belang (9 sièges), le recours aux deux autres listes (Groen ! 5 sièges et Open VLD 3 sièges) serait insuffisant pour constituer une majorité. On arriverait à 27 sièges sur 55. Dans l’état actuel des prévisions, la seule alliance possible serait donc celle des deux grands "mammouths", N-VA + SPA-CD&V Bonne chance pour gouverner Et qui serait bourgmestre ? Les jeux restent donc ouverts.

Les élections de 2014. Même dans l’hypothèse où Bart De Wever s’installe dans le fauteuil maïoral à Anvers, rien ne dit que la N-VA ferait un triomphe au scrutin régional et fédéral de 2014. Pour la simple raison que d’ici là, le gouvernement fédéral, composé dans son aile flamande des trois autres partis flamands (CD&V, SP.A et Open VLD), devrait engendrer des acquis institutionnels (transferts de compétences et réforme de la loi de financement) et progresser dans l’assainissement des finances publiques. Finalement, la Belgique pourrait donc se retrouver profondément transformée et assainie : un acquis qui pourrait autant plaire aux électeurs flamands que les promesses d’une nouvelle grande réforme de l’Etat brandie par Bart De Wever.

Après 2014. La victoire de la N-VA au prochain scrutin fédéral n’est donc pas, à l’heure actuelle, inscrite dans les astres. Car on a vu des gouvernements pratiquer des politiques d’assainissement dur être confortés par les électeurs en fin des législatures (le gouvernement Martens-Gol de 1981-1985 par exemple). D’autres (Verhofstadt 1er) ont aussi été reconduits (sans les écolos il est vrai). Même si la N-VA cartonne encore en 2014, les autres partis flamands pourraient bien décider de poursuivre l’expérience ensemble avec les mêmes partenaires francophones.

Ce n’est évidemment qu’une hypothèse mais qui tient autant la route que celle qui prévoit la déroute totale du pays et la négociation de la scission du territoire belge sous la pression des nationalistes flamands qui bloqueraient la constitution d’un gouvernement fédéral. Car celle-ci se heurterait toujours à quatre obstacles au moins. 1o Rien ne dit que les Belges, Wallons, Bruxellois et même Flamands soient prêts à accepter une telle séparation, fût-elle à l’amiable. 2o La quasi-impossibilité de statuer sur le sort futur de Bruxelles. 3o La réticence plus que manifeste des autorités européennes qui ne souhaitent pas faire de la Belgique un exemple de dislocation pour d’autres pays (Royaume-Uni, Espagne ). 4o Le désaccord des francophones à l’égard de leur avenir commun : que deviendrait la Belgique privée de la Flandre ? Sur quelle(s) entité(s) (Région, Fédération ?) reposerait cet ensemble ? Quelle serait la viabilité de ce nouvel Etat, privé des transferts de la Flandre ? Alors : négocier la scission de l’Etat en 2014 sous la pression de la N-VA ? Non, vraiment, il n’y a pas de fatalité. Allons donc relire ce qui s’écrivait en 2009 sur l’éviction quasi certaine du PS des majorités régionales pour apprendre à relativiser les prévisions.