Voilà donc Bart De Wever officiellement candidat Premier ministre d’une coalition fédérale improbable. Ses déclarations ont fait le "buzz" mais leur sincérité peut être sérieusement mise en doute. Pourquoi ? D’abord, de manière générale, la N-VA n’a aucun intérêt politique à rentrer dans un gouvernement fédéral. A fortiori, avec le président des nationalistes comme Premier ministre. En effet, dans une telle configuration, la N-VA serait condamnée à faire fonctionner le gouvernement fédéral, et finalement tout le fédéralisme belge.

Dans le cas contraire, l’action de la N-VA serait très durement jugée. Surtout par la Flandre, adepte de la "goed bestuur" et d’organisations publiques qui fonctionnent. Imaginons, par exemple, que la fédération des entreprises flamandes, le Voka, critique l’action d’un gouvernement mal dirigé par Bart De Wever, ce serait un coup à faire dangereusement pâlir l’image du parti, qui met les entreprises privées au cœur de son programme. Le paradoxe serait total : la N-VA, prisonnière de son image de redresseur de torts, devrait faire la preuve que le modèle belge actuel est possible.

La N-VA fâcherait sa base

Il ne faut pas avoir fait Science Po ou être un stratège N-VA pour conclure que c’est politiquement impossible pour les ultras du lion noir sur fond jaune. Autant que la N-VA ferme boutique directement : elle mécontenterait en même temps sa frange flamingante radicale en montant au fédéral avec de telles responsabilités (et sans pouvoir faire passer une nouvelle réforme de l’Etat), tout en devant faire également mettre de l’eau dans son vin sur le plan socio-économique, accord de gouvernement au consensus oblige.

Et si la N-VA au pouvoir, avec Bart De Wever en "numero uno", ne jouait pas le jeu à fond ? Tout serait paralysé immédiatement et le frêle attelage fédéral ferait long feu. Les autres partis flamands mettraient une pression énorme sur la N-VA au sein du gouvernement pour la pousser dans ses contradictions, la pousser à se compromettre par rapport à "ses idéaux" très à droite sur le plan économique et très indépendantiste sur le plan communautaire.

Hostilité francophone

Autrement dit, la thèse d’une candidature sincère de Bart De Wever à la succession d’Elio Di Rupo est d’autant plus dure à gober que la N-VA a bien plus intérêt à ne pas monter dans un gouvernement fédéral. Du côté francophone, elle n’est pas la bienvenue puisque le PS, le MR, le CDH, etc., ont, au minimum, déclaré qu’ils feraient tout pour éviter une majorité avec la N-VA.

Pourquoi Bart De Wever a-t-il allumé une telle mèche si près des élections ? Il sent que la campagne lui échappe, qu’il ne fera pas les scores historiques qu’on lui prédisait dans les sondages, il y a encore quelques mois à peine. Il fallait que les nationalistes et leur leader se replacent au centre des débats alors que les funérailles de Jean-Luc Dehaene, ce vendredi, vont occuper les médias ne donnant un coup de projecteur inespéré au CD&V et à une période de l’histoire politique belge où les gouvernements étaient relativement stables, où une relative paix communautaire était garantie par un Premier ministre, certes très flamand, mais qui avait un sens aigu du compromis.

Une posture de De Wever

En fait, en s’imaginant publiquement prendre les clefs du "16", De Wever est resté dans la logique stratégique de la N-VA ces derniers mois. Mais en enfonçant le clou un peu plus loin : officiellement, la N-VA veut faire passer son programme de réformes socio-économiques fortes, néolibérales, opposées radicalement "au modèle PS" ; elle dit être prête à les faire passer même si elle n’obtient de nouvelles compétences pour la Flandre.

Décodage : c’est avant tout une posture : en jouant au parti constructif, la N-VA sait qu’elle pourra confortablement critiquer et attaquer le prochain gouvernement fédéral dont elle sera probablement privée en accusant les francophones et les partis flamands de lui avoir barré le passage. Preuve de la compromission, selon les nationalistes, du CD&V et du VLD en particulier vis-à-vis des francophones.

N-VA isolée

Plutôt que de s’inventer des velléités fédérales, la N-VA tentera de se replier sur le gouvernement flamand qui lui servira de base stratégique pour prouver que le fédéralisme belge actuel ne marche pas. Mais pour cela, il faudra qu’elle soit incontournable ce dimanche, à la sortie des urnes… Elle est en effet isolée. Les autres partis flamands, dont la N-VA a siphonné transversalement l’électorat sensible à la cause flamande, ne lui feront certainement pas de cadeau en cas de faiblesse.