Le consortium RepResent sort une étude sur les transferts de voix entre partis. L’entreprise de destruction du MR contre Écolo pendant la campagne électorale semble avoir porté ses fruits. Jamais l’électeur belge n’avait été aussi volatil qu’entre 2014 et 2019.

Le PTB et Écolo peuvent nourrir des regrets. Malgré leur forte progression dans les urnes le 26 mai, une étude révèle qu’ils ont perdu une bonne partie de leurs électeurs potentiels au cours des trois dernières semaines de la campagne électorale.

Le consortium universitaire RepResent (UA, KULeuven, VUB, UCLouvain et ULB) a mené une enquête sur le transfert des voix entre les élections fédérales de 2014 et 2019, ainsi que les transferts de voix durant la campagne (les trois semaines ayant précédé le scrutin).

Pour ce faire, les chercheurs ont demandé à un échantillon représentatif de 1 971 électeurs flamands et 1 429 wallons (Bruxelles n’a pas été testée) pour quel parti ils avaient voté en 2014 et en 2019. A fortiori, les comportements électoraux des primo-votants, des abstentionnistes et de ceux qui ont voté nul ou blanc n’ont pas été analysés. Ils ont également interrogé les sondés trois semaines avant le scrutin pour connaître le parti pour lequel ils avaient l’intention de donner leur voix.

Un sondé sur cinq a changé d’avis

"Nous constatons qu’en Flandre, 20,8 % [des sondés] ont changé de parti au cours de cette courte campagne. Ce pourcentage est très similaire en Wallonie", à 21,6 %. "Cela indique que la campagne a de l’importance." Cependant, nuancent les chercheurs, "les grands changements se sont produits avant, plutôt que pendant la campagne".

Concrètement, 61,2 % des Flamands et 54,9 % des Wallons avaient déjà arrêté leur choix avant la campagne. Autrement dit, la campagne a permis aux formations politiques auxquelles on prédisait une défaite électorale de limiter la casse. Cela transparaît dans l’étude.

En Wallonie, le PTB et Écolo, malgré leur percée, "ont en réalité perdu un certain nombre [d’électeurs] au cours des dernières semaines de campagne. Les partis traditionnels, le PS, et dans une certaine mesure, le CDH et le MR, ont apparemment été les plus grands bénéficiaires. Leurs campagnes ont eu le plus de succès . Donc, sans la campagne, le virage à gauche aurait pu être même plus fort en Wallonie."

Le PTB a laissé filer 25,1 % de ses électeurs potentiels vers les autres partis au cours de la campagne, alors qu’il n’en a récupéré que 14,9 % (un gain ou une perte nette n’a pu être calculé par RepResent pour des raisons méthodologiques). Chiffres comparables chez Écolo. Les verts ont perdu 26,5 % de leurs électeurs potentiels et n’en ont gagné que 13,7 %.

À l’inverse, le MR a perdu 14,2 % de ses électeurs pendant la campagne, mais en a récupéré 19,5 %. "Il se pourrait que la plupart de ces entrées soient composées d’anciens électeurs du MR qui avaient changé d’intention au début de la courte campagne, pour ensuite revenir au MR", notent les universitaires. Dans le détail, l’étude fait apparaître que le parti est allé chercher ses suffrages chez les écologistes. La campagne hyperoffensive des libéraux contre Écolo semble avoir porté ses fruits - il existe traditionnellement un électorat flottant entre les deux formations, notamment dans le Brabant wallon.

Quand la machine socialiste se met en route

Cependant, le grand bénéficiaire de la campagne électorale, c’est le PS. Les socialistes n’ont perdu que 9 % d’électeurs potentiels durant les trois semaines précédant le scrutin, mais en ont récupéré 24,7 %. Pour l’essentiel chez Écolo et au PTB. L’efficacité de l’action commune socialiste (qui allie le travail de terrain du parti, du syndicat et des mutualités) semble se confirmer.

En Flandre, en revanche, "la campagne […] a principalement maintenu les tendances existantes - la victoire du Vlaams Belang (et du PVDA) et la perte de la N-VA. La seule différence est pour Groen : ils ont attiré des électeurs avant le début de la campagne, mais [en] ont perdu beaucoup […] pendant la campagne".

Les verts flamands ont perdu un tiers (33,2 %) de leurs électeurs potentiels dans les trois semaines avant le scrutin et n’en ont récupéré que 18,5 % dans les autres partis. Cela s’est vu dans les urnes où la progression de Groen a été nettement en deçà de ses espérances.



"Les élections les plus instables en Belgique"

"Si l’on considère le pays dans son ensemble, ces élections ont été historiquement les élections les plus instables en Belgique." Concrètement, "32,2 % des électeurs flamands et 31,6 % des électeurs wallons ont changé de parti" entre les élections fédérales de 2014 et celles de 2019. Près d’un électeur sur trois.

Les chercheurs ont établi un indice de volatilité, qu’ils ont mesuré à 16,8 pour l’électorat flamand et à 16,7 pour l’électorat wallon (Bruxelles n’a pas été analysée). "En Flandre, seules les élections de 2010 ont été plus volatiles, avec un score de volatilité de 17,6, et ces élections ont été des élections éclair consécutives à la chute du gouvernement fédéral. En Wallonie, il faut remonter jusqu’en 1965 pour trouver des élections plus instables (score de volatilité de 19,2)." Pour l’ensemble du pays, c’est donc bien le dernier scrutin qui prend le record. "Les élections de 2019 ont été marquées par des mouvements de voix historiquement importants d’un parti à l’autre."

Au nord du pays, "les partis ayant participé à la coalition gouvernementale (N-VA, CD&V, Open VLD, NdlR) n’ont pas nécessairement perdu plus d’électeurs que les autres." Mais ils ne sont pas parvenus à compenser ces pertes en allant chercher des voix chez les concurrents.

Le SP.A est dans le même cas, alors qu’il était dans l’opposition. Cela confirme la chute globale enregistrée par les trois familles politiques traditionnelles (socialiste, libérale et centriste) dans l’ensemble du pays.

L’immigration, thématique déterminante

À ce jeu des pertes et profits, le Vlaams Belang et le PVDA (le PTB en Flandre) sont "les grands gagnants". "Nous constatons que le transfert le plus important est celui des électeurs passant de la N-VA en 2014 au Vlaams Belang en 2019. La N-VA a perdu 18,5 % de ses électeurs de 2014 au profit du VB. Pour le VB, cela représente plus du tiers de ses électeurs en 2019 (34,2 %)." En plus de cela, le parti d’extrême droite flamand est parvenu à fidéliser son électorat de 2014 bien davantage que toutes les autres formations politiques .

Les universitaires ajoutent que "pour ceux qui sont passés de la N-VA au VB […], l’immigration était un sujet très important. Plus de 80 % d’entre eux ont déclaré qu’il s’agissait de l’un des deux thèmes les plus importants pour leur vote, ce qui est nettement plus élevé que les 43 % de la population en général."

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C’est à gauche que le PTB gagne ses parts de marché

En Wallonie, "le gagnant est clairement le PTB. En termes de flux, il a perdu 25 % de ses électeurs tout en réussissant à attirer plus de 40 % de nouveaux électeurs d’autres partis." Ses victimes : le PS et Écolo. "Contrairement à son homologue flamand, le PVDA, l’afflux d’électeurs en faveur du PTB se limite à la gauche du spectre politique."

Quant à Écolo, l’autre parti en nette progression, il a principalement été prendre des voix au MR et au PS.

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