Entretien

Suite au 1 er tour des élections, dimanche, se déroule une forme de 2 nd tour, pour la constitution des majorités. Eclairage de Jean-Benoît Pilet, professeur de sciences politiques à l’ULB.

Ce second tour, face auquel l’électeur peut se sentir perdu, est-il antidémocratique ?

C’est un sentiment compréhensible chez l’électeur, à qui on présente la campagne électorale comme aboutissant au choix du bourgmestre et de la coalition en place. Or, ce n’est pas le cas. Et ce n’est ni antidémocratique, ni étonnant, vu le système proportionnel dans lequel nous élisons les conseillers communaux. Le choix d’une majorité dirigeante et du bourgmestre est, surtout à Bruxelles (en Wallonie, c’est différent, avec l’élection semi-directe du bourgmestre), laissé aux partis qui sont censés s’accorder sur un acte de présentation de la majorité. Il n’y a pas d’automaticité. Si on veut que ce soit plus automatique, il faut aller vers un système majoritaire, tout aussi démocratique, comme en France ou, au niveau local, en Italie et en Espagne. Un système qui lie directement le choix posé par l’électeur à la composition du collège et au choix du maire, mais qui est beaucoup moins représentatif de la diversité sociale et politique de la commune. Dans notre système, ce n’est donc ni illogique, ni antidémocratique.

Même quand le parti vainqueur est relégué dans l’opposition ?

Il n’y a pas de parti vainqueur. Le parti vainqueur, c’est celui qui a plus de 50 % des voix. Et si c’est le cas, il ne peut pas être éjecté. Le fait de gagner 30 % des voix signifie que 70 % des électeurs n’ont pas voté pour vous. En quoi ces 70 % doivent-ils être moins entendus que les 30 autres ? Quand le Vlaams Belang, présenté comme vainqueur, était mis dans l’opposition, personne ne jugeait que c’était inadmissible et illégitime. Cette interprétation est également fausse parce que le signal des électeurs, cela n’existe pas. Ils ne votent pas tous pour une raison particulière. Le résultat est fonction d’une multitude de facteurs. Il y a peut-être plus de gens à Molenbeek qui préfèrent que Philippe Moureaux ne soit pas dans la majorité que de gens qui préfèrent qu’il y soit. De la même manière, à Anvers, Bart De Wever n’a pas obtenu de majorité absolue. Il est incontournable parce qu’on doit éviter le Vlaams Belang. Mais rien ne dit que plus de 50 % des Anversois sont enthousiastes à l’idée de le voir bourgmestre.

De Wever n’est pas donc pas “vainqueur” ?

Il n’est pas vainqueur. 60 % des Anversois n’ont pas voté pour lui comme bourgmestre. On a parfois tendance à oublier cela, à privilégier les mouvements de voix ou les positions sur le résultat réel de l’élection. A Bruxelles-Ville, le MR affirme avoir gagné les élections, au contraire du CDH. C’est vrai en termes de mouvements de voix, mais pas de résultats, puisque davantage de gens ont voté pour le CDH que pour le MR. Interpréter les mouvements ou les positions comme des signes de victoire est une erreur. Et de toutes ces erreurs d’interprétation par les partis politiques dans la lecture des résultats, naît le sentiment compréhensible de l’électeur de se sentir grugé. C’est notamment à cela qu’a voulu répondre l’élection directe du bourgmestre en faisant en sorte que les voix de préférence et la taille des partis au sein de la majorité contribuent à éviter un bourgmestre peu populaire ou issu d’une petite liste. Rien n’empêche Bruxelles de suivre la même voie.

Le renvoi de ces partis dominants dans l’opposition, ce n’est pas une nouveauté.

On retrouve toujours des mouvements qui sortent du strict niveau d’une seule commune, des effets domino comme on a vu ici. Prenons 2006 : à Schaerbeek, le PS s’est fait mettre dans l’opposition par Ecolo. Vengeance immédiate : Ecolo se fait débarquer de la majorité Olivier sur le point d’être reconduite à Bruxelles-Ville. Autre exemple : la constitution d’une majorité MR-CDH-Ecolo à Namur-Ville n’est pas totalement étrangère à celle d’une majorité MR-CDH à la province de Namur. Et en 2006, c’était l’inverse. Le premier accord PS-MR à la Ville de Namur (qui a finalement échoué, NdlR) était lié au fait qu’ils avaient négocié en même temps à la province. Et en 2000, la tendance générale était à des alliances PS-MR. Ce n’est donc pas peu fréquent. Mais c’est incohérent avec notre système où les élections communales sont supposées être indépendantes les unes des autres. C’est aussi en contradiction totale avec le discours de tous les partis francophones, qui répondent à Bart De Wever qu’on ne peut pas interpréter ces élections au-delà de chacune des communes.

Cela pose aussi la question de la loyauté des politiques vis-à-vis des partis avec lesquels ils ont noué des préaccords…

Il y a un réel problème si l’accord est annoncé publiquement et qu’on ne le réalise pas. L’électeur a alors été trompé. Mais c’est rarissime. Si au contraire, comme à Molenbeek, il s’agit d’un accord entre partis, finalement, ce n’est qu’une promesse. C’est un problème pour les fiancés, mais pas pour la société.

Les questions d’ego interviennent beaucoup au 2nd tour, tout autant voire plus que les programmes. Où est l’intérêt général ?

La loi ne dit rien sur ce que doit contenir le pacte de majorité, à part les personnes qui soutiennent et qui composeront le collège. Il n’y a pas d’obligation d’avoir un programme de majorité. Effectivement, on peut penser que c’est un souci. Après, il est vrai que les questions d’ego jouent. Mais jouent-elles moins aux autres niveaux de pouvoir ? Il me semble que, par exemple, l’inimitié manifeste entre Reynders et certains socialistes a joué dans le rejet du MR dans l’opposition régionale en 2009. Tous les acteurs le font, et cela peut aussi fonctionner de façon positive, comme cela s’est souvent fait entre Milquet et Di Rupo. Et là, on ne trouve rien à redire.

Les clashs actuels entre PS et CDH peuvent-ils avoir un impact sur la constitution des majorités régionales en 2014 ?

Deux ans, c’est très long. Et en 2014, si on se trouve face à une N-VA omnipotente, on pourrait avoir une coalition de tous les partis côté francophone. Mais si les régionales étaient dans six mois, la probabilité d’une alliance PS-CDH à la région bruxelloise serait sans doute moins élevée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a une semaine.