Il y a les électeurs qui votent. Et il y a les autres, qui s’abstiennent, malgré l’obligation légale de glisser un bulletin dans l’urne. Les seniors sont particulièrement touchés par cet absentéisme électoral. Une étude faite dans les bureaux de vote de Charleroi à l’issue du scrutin de 2007, montre que la variable "âge" est la plus significative dans l’explication de ce phénomène (voir graphique ci-dessous) . Après 70 ans, l’absentéisme grimpe en flèche, pour toucher un citoyen sur deux après 85 ans.

Désintérêt

Le phénomène est encore plus inquiétant pour les résidents des maisons de repos, où le taux de participation aux scrutins plafonne à 10 % en moyenne.

Pourquoi cette désaffection des plus vieux par rapport aux élections ? Espace Seniors, l’association de défense des droits des aînés des Mutualités socialistes, a passé cette problématique sous la loupe, en s’attardant sur les seniors qui résident dans les homes.

Lors de cette recherche-action, les aînés et les directions des maisons de repos se sont exprimés sur les différents freins au vote.

"Notre hypothèse de départ était qu’il s’agissait d’une abstention involontaire, en raison essentiellement de problèmes d’accessibilité , expose Fanny Dubois, chargée de projets à Espace Seniors. Mais la réalité est beaucoup plus complexe : des seniors se déplacent pour aller faire des courses ou jouer aux cartes au bistrot, mais ils ne vont pas voter. Le désintérêt pour la politique est un des freins majeurs."

Le témoignage de Renée, 81 ans, est éloquent : "Si nous ne sommes plus intéressés, c’est parce que les politiques ne s’intéressent pas à nous. Il faudrait qu’ils se rapprochent des choses qui nous parlent."

Un sentiment terrible

Politologue à l’Université de Liège, Pierre Verjans embraie : "Il n’y a pas d’interprétation simple. Certains seniors se sentent dépassés par la matière : la complexité des choix, des listes… Ils ont aussi le sentiment qu’ils ne sont pas légitimes à donner leur avis. Mais tant qu’on n’est pas mort, on est concerné par la politique !"

Un sentiment, terrible, de ne plus appartenir à la société, de ne plus compter vraiment. "C’est assez bouleversant : beaucoup de personnes âgées intériorisent l’idée qu’elles ne sont plus qu’un coût pour la société" , témoigne Fanny Dubois.

Traduction dans les mots de Léonie, 81 ans : "On n’est plus dans le système, on se sent abandonné." Ou d’Arthur, 94 ans : "Bah, je suis en fin de vie, je ne me mêle plus de la politique."

Méfiance

Il y a encore la méfiance, née de petites déceptions accumulées au cours du temps, peut-être renforcée par le scrutin proportionnel qui conduit à d’illisibles alliances. "Le vote est une mascarade ! Quand on entend le lendemain que la personne pour laquelle on a voté s’associe à un autre parti auquel on n’adhère pas, on subit alors les choses" , assène Jo, 82 ans. "J’ai même écrit une fois ‘Zut’ sur le bulletin parce que j’en ai ras-le-bol, je trouve que rien ne change" , confesse Léon, 74 ans. Mais là, ce n’est pas forcément une question d’âge.