On ne le répétera jamais assez. Un sondage sur les intentions de vote est une photographie, un instantané à un moment "t", bien défini. Il convient donc de rester prudent dans les conclusions que l’on peut en tirer, d’autant plus qu’une élection se joue généralement dans les derniers jours de la campagne. Mais force est de constater que de grandes tendances, significatives, se dégagent à trois mois du scrutin du 25 mai. La première, la plus importante, c’est une N-VA triomphante. Plus que jamais !

541 jours, record à battre. Le parti de Bart De Wever séduit près d’un électeur flamand sur trois. Le constat se répète au fil des mois. Imaginez un peu la soirée électorale sur les chaînes flamandes : des écrans sur lesquels la N-VA est en hausse partout. Au fédéral, bien sûr. Mais aussi et surtout en Région flamande, à peu près dans toutes les circonscriptions, où elle part de nettement plus bas. Sa participation dans le futur gouvernement régional flamand semble déjà incontournable.

Et au fédéral ? Le flou persiste. La N-VA dit vouloir former un gouvernement rapidement pour s’attaquer aux défis socio-économiques, sa priorité. Dans le même temps, elle réclame la réalisation d’une "ultime" réforme de l’Etat (dixit Liesbeth Homans, bras droit de Bart De Wever) qui permettra, selon le parti, de justement apporter les bonnes réponses aux problèmes socio-économiques. Tout est dans tout, selon la vision nationaliste. Alors quoi ? Où est la "vraie" priorité ? On n’y voit toujours pas très clair.

En revanche, ce qui est déjà sûr, c’est qu’aucun parti francophone ne veut d’une nouvelle réforme de l’Etat, encore moins basée sur le modèle confédéraliste de la N-VA. Tous les partis flamands, CD&V en tête, réclament aussi une pause institutionnelle. Priorité, selon eux, à la mise en œuvre de la sixième réforme, dont l’encre est à peine sèche, quitte à renvoyer le dialogue communautaire au Sénat. En Belgique, cela porte un nom : encommissionnement…

La situation semble d’ores et déjà inextricable. Avec le score canon qu’elle s’apprête à réaliser, on imagine mal le roi Philippe ne pas confier une mission (d’informateur, explorateur, formateur, etc.) à la N-VA, très probable premier parti du Royaume.

Situation inextricable, donc… Qui ne prendra fin qu’avec le temps. Beaucoup de temps, de crispations, de sueur et de larmes. Jusqu’à ce qu’une solution alternative se dessine. Sans doute sans la N-VA. Et sans majorité à la Chambre dans le collège flamand, quoi qu’en disent à l’heure actuelle les partis nordistes, surtout le CD&V. L’argument est trouvé et a déjà fait ses preuves : à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle…

Record à battre : 541 jours sans gouvernement.

Un échec pour Di Rupo. Le Premier ministre Elio Di Rupo (PS) avait dit que l’on jugerait le travail de son gouvernement à l’aune des résultats de la N-VA. Il avait demandé à son équipe de faire bloc derrière les partis flamands de la majorité (CD&V, Open VLD, SP.A) pour contrer le parti nationaliste en 2014. On voit ce que ça donne… Dans le meilleur des cas, les formations de la tripartite traditionnelle sont stables, mais le plus souvent en baisse. Le PS, lui, se casse la figure. Et la N-VA continue de planer…

Les Régions vont lanterner. La sixième réforme de l’Etat a beau renforcer considérablement les pouvoirs des Régions, c’est le fédéral qui continuera à donner le la de la politique en Belgique dans les mois - les années ? - à venir. La N-VA voudra former un gouvernement en Flandre le plus vite possible. Mais ses alliés objectifs - le CD&V certainement, l’Open VLD peut-être - n’ont strictement aucune raison de précipiter les choses. Au contraire, realpolitik oblige, ils demanderont d’abord aux nationalistes de mener la danse au niveau fédéral… pour qu’ils s’y brûlent les ailes.

Pas de précipitation non plus en Wallonie et à Bruxelles. Les partis francophones préféreront attendre de voir comment la situation se décante au fédéral avant de s’engager à l’échelle régionale. Le MR, par exemple, pourrait être le parti francophone pivot dans l’attelage fédéral. Il sera alors tenté d’y monnayer sa présence contre un retour aux affaires régionales.

Les Régions pourraient donc devoir apprendre à vivre avec une longue période d’affaires courantes. Cependant, si les négociations s’enlisent complètement au fédéral, on peut imaginer que les gouvernements régionaux finiront par voir le jour dans des délais raisonnables.

La gueule de bois, le 26 mai, risque d’être longue à digérer.