Après la marche sur Anvers de Bart De Wever, que veut vraiment la N-VA? Quel avenir pour Bruxelles? Faut-il supprimer le cordon sanitaire isolant le Vlaams Belang? Est-il possible d’exister politiquement aux côtés de Bart De Wever ? Le député fédéral N-VA et ancien journaliste vedette de la VRT Siegfried Bracke est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

La polémique de la semaine, c’est le maintien ou non du ‘cordon sanitaire’ face au Vlaams Belang. A vos yeux, faut-il préserver ce cordon sanitaire ?

Tout d’abord, la N-VA n’a aucune raison de conclure un accord de majorité avec le Belang. Tout simplement parce que nos programmes sont diamétralement opposés. On ne pourra jamais travailler ou gouverner ensemble. Il n’en est pas question. Mais, je trouve l’idée du cordon sanitaire répréhensible, car nous n’avons pas besoin de ce concept pour savoir que nous n’avons rien à faire ensemble. Et ce cordon a eu beaucoup d’effets négatifs ! A commencer par réduire la démocratie, comme le reconnaissait Johan Vande Lanotte lui-même.

Mais le cordon sanitaire en Flandre ne concerne que les majorités, car les médias ouvrent déjà leurs portes à l’extrême droite…

Non, non, non ! Cela s’est à peine normalisé récemment dans les médias flamands. J’ai été 30 ans au sein de la VRT et quand j’y étais, en concertation avec la direction nous nous sommes mis d’accord sur une forme de ‘retenue’ face au Vlaams Blok, puis Belang. Cela a eu pour effet de pousser ce parti dans une position de martyr. La direction nous avait donné la mission de ‘démasquer’ le Vlaams Blok. Plus nous le faisions, plus ce parti obtenait des voix. Cela signifie très clairement que les journalistes qui ont un agenda politique sont voués à l’échec.

Le sénateur CD&V Rik Torfs estime que ce cordon a fait le lit de la N-VA.

Chaque parti est le produit de l’Histoire, du contexte politique dans lequel il est né. La N-VA qu’on connaît aujourd’hui est né en 2009… (NDLR : Soit après l’échec des négociations fédérales sur la réforme de l’Etat et la constitution avortée d’une majorité orange-bleue, alors que la création officielle du parti date de 2001.)

Vous avez des propos souvent très fermes contre l’extrême droite, que vous qualifiez de ‘salissure’. Par contre, dans votre commune de Gand, vous avez accueilli dans votre groupe une ancienne conseillère Vlaams Belang qui avait siégé 10 ans pour ce parti. C’est un peu contradictoire…

Non, ce n’est pas du tout contradictoire ! Je suis convaincu qu’il faut pouvoir donner une deuxième chance aux gens et ceux-ci ont le droit de changer d’avis et de convictions politiques. Tant que cette personne n’a jamais tenu ou maintenu des propos anti-démocratiques ou occupé des fonctions très importantes au sein de ce mouvement, il n’y a aucun problème. Le contraire serait une preuve de rejet et un acte d’exclusion. Ce serait néfaste. Le bourgmestre de Gand m’a même reproché de prendre la fille d’un membre du Belang dans mon parti… c’est une forme extrême d’étroitesse d’esprit. Je suis content de chaque Vlaams Belanger qui rejoint la N-VA.

Le premier statut de la N-VA indique que l’objectif du parti est la création d’une République de Flandre indépendante. A titre personnel, vous êtes séparatiste depuis longtemps ?

Non, non, non,… le séparatisme, ça m’intéresse peu ! C’est une solution possible, mais pas ma préférée. Notre priorité est double : le respect de la démocratie et la bonne gouvernance. La Flandre doit trouver les moyens d’appliquer la politique qu’elle décide, et non comme maintenant avoir un gouvernement sans majorité côté flamand. Ce système doit cesser.

D’autres partis flamands disent cela aussi, pourquoi dès lors avoir opté pour la N-VA qui est ouvertement pour une République indépendante de Flandre, donc séparatiste ?

Le mot ‘séparatisme’ n’est nulle part dans nos statuts… nous sommes par contre clairement républicains. L’expérience d’observateur politique qui est la mienne me permet de vous dire que je connais dans chaque parti flamand des dizaines de hautes personnalités qui sont républicaines, qui ajoutent d’emblée « mais vous savez, en Belgique, c’est quand même difficile… La monarchie est peut-être une solution, même si je ne la trouve pas démocratique ». A la N-VA, nous sommes républicains et voyons la Flandre indépendante comme une solution parmi d’autres pour solutionner le problème belge. Actuellement, notre État ne fonctionne plus, nous faisons du sur place. La solution est au confédéralisme, à l’indépendance,… appelez cela comme vous voulez. Ce sujet m’intéresse beaucoup plus qu’il y a 10 ans, à cause de la crise et de la pression européenne. On ne peut plus avancer ensemble et il faut en tirer les conclusions.

Pour s’en prendre au pays, De Wever attaque le Roi et la monarchie, comme il l’a fait suite au discours du 24 décembre…

De Wever réagit au passage politique du discours royal qui compare le choix démocratique d’un flamand sur 3 avec les années ’30. C’est intolérable, car c’est dire qu’un tiers des Flamands sont des fascistes. Le Roi est sorti de son rôle de rassembleur des 2 communautés.

Le Roi n’a pas cité la N-VA, mais vous vous sentez visés. Cela signifie que vous revendiquez être ‘populistes’ ?

Clairement, je ne me sentais pas du tout visé. Mais quand tous les observateurs politiques vous disent que le passage sur le populisme pointait la N-VA… alors, nous devons nous sentir visés et réagir. On peut difficilement dire ‘Sorry, nous n’avons rien entendu !’. D’autant que le mot populiste est l’un des plus mal utilisés en politique. Toute personnalité politique à succès est immédiatement taxée de populisme. Les hommes politiques ne doivent pas suivre la tendance, mais la donner. C’est ce que la N-VA fera en 2013 et 2014. Et je vous préviens, il y aura des choix difficiles à faire pour sauver l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Ceci est tout sauf populiste !

En tant qu’ancien journaliste vedette de la VRT, pendant 30 ans, comment jugez-vous la manière avec laquelle la presse francophone évoque et analyse la N-VA ?

Les journalistes francophones sont les produits de leur communauté et ils produisent ce que leur communauté veut entendre.

Ce n’est pas vraiment la mission d’un journaliste…

D’une certaine manière, le journaliste ne peut pas vraiment y échapper. Cela dit, je trouve que les francophones et néerlandophones devraient faire beaucoup plus d’efforts pour comprendre l’autre communauté. Le job des journalistes, c’est de le faire de manière objective.

Vous estimez que la N-VA est mal expliquée aux francophones ?

Nous sommes souvent présentés comme le ‘Vlaams Belang Light’, et ce, afin de ne pas mener de véritables discussions. A nouveau, la N-VA ne se bat pas pour des drapeaux ou des statuts, mais pour plus de démocratie et de bonne gouvernance… pour une situation socio-économique plus favorable. Mais je suis ‘coupable’ dans ce cadre-là, car en nous concentrons sur le rejet du Vlaams Belang, nous avons négligé de nombreux problèmes que ce parti pointait du doigt. Tout ce que disait le Belang était ‘faux’. Il n’y avait pas de problème ! Mais voilà, ce n’est pas vrai… le Belang a parfois souligné des problématiques fort pertinentes. Le fait de les avoir niés, cela nous a ralentis par rapport à d’autres pays.

Quelle sera la stratégie de la N-VA pour 2014 ?

Nous devons dire clairement aux Flamands que nous voulons le confédéralisme et pourquoi. Nous devons aussi mettre sur papier ce que nous voulons faire de Bruxelles et préciser que nous voulons maintenir une forme de solidarité.

Qu’allez-vous proposer pour Bruxelles ?

Nous allons dévoiler notre plan pour Bruxelles dans le courant de l’année 2013-début 2014. Nous y travaillons très sérieusement. Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de dire qu’aujourd’hui aucun parti n’a de solution concrète et applicable pour l’avenir de Bruxelles dans un cadre confédéral. Aucun parti. Même pas du côté francophone. La N-VA se donne l’objectif de trouver et de proposer cette solution en 2014. Et nous testerons toutes nos solutions au niveau européen.

Cette solution sera-t-elle acceptable pour les francophones ? Cela a rarement été le cas des projets mis sur la table par la N-VA par le passé. C’était même souvent inacceptable, voire indiscutable pour certains.

Parce que nous touchions aux pouvoirs politiques. Si vous lisez honnêtement les projets, vous réaliserez que ces projets ne sont pas seulement acceptables pour les francophones, mais à leur avantage. L’Europe tourne actuellement à deux vitesses, avec des pays nordiques prospères et des pays du sud au ralenti. Cette ligne de démarcation traverse la Belgique de part en part. Nous voulons que les francophones de ce pays optent pour le nord de l’Europe. Notre projet exigera un effort des francophones, mais des Flamands aussi, pour se donner les moyens de faire un bond pour notre avenir. Sans cela, l'avenir s’annonce très mauvais. Les chiffres en Wallonie le démontrent: beaucoup moins d’exportations qu’en Flandre, une dette publique en hausse spectaculaire ces 5 dernières années,…

Avec quel parti francophone souhaitez-vous négocier ces projets ?

Nous n’avons pas de préférence, les francophones choisiront eux-mêmes leurs représentants. Ce qui m’a frappé lors des élections, c’est que le PS n’a pas fait un très bon score, contrairement aux libéraux francophones. Mais c’est l’affaire des francophones uniquement…

Bart De Wever est un homme politique très présent, très fort. N’est-ce pas difficile pour vous, qui aimez aussi être dans la lumière, d’exister politiquement à ses côtés ?

Absolument pas. Ecoutez, j’ai bientôt 60 ans et j’ai fait beaucoup de choses… Vous le dites vous-même, j’ai été un journaliste ‘vedette’. La lumière, la visibilité,… j’ai déjà eu tout cela. Je n’en ai plus besoin. Je suis passé des milliers de fois à la télé. Mon rôle à la N-VA est celui de quelqu’un d’un certain âge, avec une vraie expérience du monde politique et qui vient d’arriver pour sans doute ne plus y être dans 5 ans. Ca me donne une liberté d’esprit et de parole.

Avoir de la liberté aux côtés de De Wever, c’est possible ?

Je vous jure du plus profond de mon cœur que je ne connais aucun parti où le débat est aussi libre qu’au sein de la N-VA. La raison est simple : De Wever est tellement bon et fort qu’il peut se permettre de mener de tels débats.

Sa marche vers l’Hôtel de Ville d’Anvers a suscité la polémique, car elle a rappelé à certains (bourgmestre de Gand, ministre Paul Magnette,…) une attitude proche de celle connue dans les années ’30. Vous qui êtes un homme d’images, vous reconnaissez que c’était peut-être symboliquement limite ?

Non, mais je reconnais qu’il y a eu des erreurs de communications le soir du 14 octobre, à commencer par le discours de De Wever qui n’était pas un discours de rassemblement, mais un discours de campagne. Il a lui-même reconnu cette faute. La ‘marche’, il n’en est rien. Notre président a simplement traversé la place à pieds et des gens ont couru vers lui et l’on suivi. Certains évoquaient la présence de torches, il n’en était rien. Et oui, je connais l’importance des images, on a d’ailleurs connu le même phénomène de foule et de fête en 2006, lorsque Patrick Janssens avait remporté Anvers. Cette polémique est donc ridicule et de mauvaise foi, dictée par un agenda politique.

C’est amusant, Wilfried Martens utilisait ces mêmes mots pour critiquer votre réaction au discours royal. Un retour d’ascenseur ?

Ce n’est pas juste, les autres partis nous ont forcés à réagir au discours du Roi. C’est très différent. Ce qui insupporte les partis traditionnels, c’est que nous grignotons leurs pouvoirs. Ils veulent donc dire que nous amènerons le chaos et nous comparent au Vlaams Belang.

Entretien : Dorian de Meeûs

 

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