Politique belge

Il se passe quelque chose de spécial aujourd’hui ? " L’échevin MR, Alain Courtois, prend des airs faussement étonnés au moment de rentrer dans la salle du conseil communal. La présence en nombre de caméras de télévision l’amuse. "Moi, j’aimerais avoir autant de succès lorsque j’annoncerai mon départ" , plaisante à son tour Christian Ceux, qui fut échevin à la Ville de Bruxelles sous la précédente législature communale.

Tout le monde connaît évidemment la raison de cette effervescence. Freddy Thielemans s’est déjà épanché dans la presse du jour : il va annoncer au membre du conseil communal son départ de la vie politique active. Un départ qui intervient un an seulement après avoir été réélu.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi comme cela ? Après s’être assuré que les conseillers communaux présents avaient rejoint leur place, le futur ex-bourgmestre de Bruxelles prend la parole. Et tente de justifier l’annonce de son retrait. "Tout le monde sait que les élections de 2014 sont cruciales pour l’avenir du pays. Ce n’est pas un bougon comme moi qui doit porter le combat , lâche Freddy Thielemans. J e laisse cela à mes successeurs." A qui il lâche : "Bon vent."

L’opposition est perplexe. "Les élections de 2014 ne concernent pas le niveau communal" , s’étonne Joëlle Milquet (CDH) quand vient son tour de parole. La ministre de l’Intérieur dit sa conviction que Freddy Thielemans a plutôt été obligé de rendre son tablier pour laisser la place à Yvan Mayeur. A tout le moins que "des pressions" ont été exercées pour qu’il s’en aille. Et tout cela en faveur de quelqu’un qui n’a "ni ta légitimité ni ton aura" . Elle va jusqu’à supplier : "Freddy, ne nous quitte pas." C’est une évidence : Milquet ne porte pas Mayeur dans son cœur. On raconte, il est vrai, qu’il a activement œuvré pour que le CDH valse dans l’opposition.

Mais Marie Nagy, chef de file des Verts, regrette, elle aussi, la manière dont le départ de Freddy Thielemans a été orchestré. "Tu t’étais engagé personnellement durant la campagne auprès des électeurs. Nous y avions cru, même si des rumeurs laissaient déjà entendre que tu arrêterais en cours de mandat. On doit parler vrai aux citoyens. Sinon, on nourrit l’antipolitisme." Se tournant vers Yvan Mayeur, elle ponctue : "Bruxelles demande un leadership fort et un bourgmestre à temps plein" - allusion évidente à la diversité de ses mandats. Fabian Maingain (FDF) achève d’enfoncer le clou. "Quand le capitaine quitte son navire, souvent, le cap se perd."

C’est Jacques Oberwoits, le chef du groupe MR-VLD qui doit essuyer les plâtres. Il est bien obligé de soutenir le partenaire de majorité. Mais on le sent gêné. "Un homme ne fait pas l’histoire , réplique-t-il mollement. Il ne la défait pas non plus. Si Freddy Thielemans s’en va, l’équipe et le projet restent." Ce qui ne s’apparente quand même pas à un mot d’accueil particulièrement chaleureux pour Yvan Mayeur.

Un mayeur poussé vers la sortie, Mayeur vers la lumière

Si l’on excepte les polémiques touchant la direction du Samusocial de la Ville de Bruxelles depuis quinze jours (lire en p.6), le plan se déroule sans accrocs. La démission de Freddy Thielemans fut en effet décidée dès cet été à Bruxelles, lors de réunions du top de la Ville pilotées par Laurette Onkelinx. La présidente de la Fédération bruxelloise du PS demeure en effet le soutien le plus efficace et le plus influent d’un Yvan Mayeur qui rêvait depuis longtemps de prendre les rênes de la plus grosse commune de la capitale.

C’est la vice-première qui usa de toute la psychologie qu’on lui connaît pour convaincre Freddy Thielemans de passer la main. Car, bourgmestre très "Brusseleir" depuis 2001, le bon Freddy n’avait, au départ, aucune envie de céder si rapidement son écharpe mayorale. Ceci expliquant d’ailleurs, dit-on au PS, qu’il s’était présenté au suffrage des électeurs en assurant qu’il resterait en place durant ses six ans de mandat. Il n’en sera donc rien, à peine plus d’un an après les élections communales, le voilà démissionnaire.

C’est le bon moment, plaide-t-on au sein du PS bruxellois : "S’il était parti à mi-mandat, Yvan Mayeur n’aurait pas eu suffisamment de temps pour s’imposer comme bourgmestre". En clair, pas assez de temps pour capitaliser la popularité nécessaire à sa reconduction lors du prochain scrutin communal d’octobre 2018. Le futur bourgmestre dispose donc de cinq années pour devenir une machine électorale. Pour, rappel Yvan Mayeur, pourtant figure historique de la Ville, n’a pas fait beaucoup plus de 2000 voix aux dernières élections alors que Freddy Thielemans a dépassé les 6000 suffrages.

Philippe Close doublé

Au final, rien n’aura résisté à l’ascension du futur ex-président du CPAS de la Ville de Bruxelles. Il y a quelques années, c’est plutôt le nom de Philippe Close qui revenait le plus souvent lorsqu’on évoquait la succession de Freddy Thielemans. Aujourd’hui échevin, il avait été longtemps le compagnon de route de Freddy Thielemans en tant que chef de cabinet. Il bénéficiait également des bonnes grâces du parti au plus haut niveau, notamment suite à son rôle de porte-parole d’Elio Di Rupo ou d’animateur éclairé de l’Institut Emile Vandevelde, le bureau d’étude du PS. C’était sans compter l’habileté d’Yvan Mayeur qui sut mettre les militants de la section locale bruxelloise du parti dans sa poche. Ces mêmes militants ne furent toutefois guère consultés quant au scénario politique qui se déroule sous nos yeux.

Celui-ci a d’ailleurs choqué l’opposition au conseil de la Ville. CDH, Ecolo et FDF estimant que le PS n’avait rien fait d’autre que de tromper les électeurs. Pour Ecolo par exemple, Freddy Thielemans aurait délibérément menti à l’électorat alors qu’en coulisses, était préparé son départ anticipé. Le bourgmestre démissionnaire s’en défend, invoquant le renouvellement politique à quelques mois du méga-scrutin de 2014. Cherchez le rapport.Mathieu Colleyn