Une semaine s’est écoulée. Huit jours à peine depuis la mort de Véronique Pirotton, 42 ans, dans la chambre 602 de l’hôtel Mondo à Ostende. Bernard Wesphael, soupçonné du meurtre de la jeune femme, est extrait de la prison de Bruges pour la reconstitution de cette dernière journée d’octobre 2013.

Il y a quelque chose de glaçant à voir le veuf, assis sur le lit, détailler méthodiquement les dernières heures de son épouse. La vidéo de la reconstitution, intégralement filmée, a été projetée mercredi devant les jurés de la cour d’assises de Mons. Bernard Wesphael apparaît très calme, totalement maître de lui. Il explique posément le retour dans la 602 avec sa femme éméchée, qui est tombée une première fois en biais au pied du lit, sur l’affreux tapis écossais. Il décrit une deuxième chute; Véronique se relève en prenant appui sur le bureau. Avant de retomber, face contre terre. Il mime la position, le visage sur le tapis, corrige la policière qui joue le rôle de Véronique : "Plus par là…"

Il semble déconnecté de la moindre émotion au moment de rejouer un drame tellement récent. Dans la salle de bains, il refait les gestes qu’il a posés pour la réanimer. Mais il n’y a plus de pouls. Comment a réagi le mari ? Le réceptionniste du Mondo, présent lors de la reconstitution, ne sait plus. Ce qui l’a frappé à ce moment-là, c’est que Bernard Wesphael ne portait pas de chaussettes… "Il a commencé à pleurer quand la police est arrivée."

"Il y a quelque chose qui m’échappe"

Après cette reconstitution, Bernard Wesphael est longuement (pendant 7h30 !) réentendu par les enquêteurs brugeois, qui le confrontent à certains éléments du dossier. Les questions creusent loin. Comment, combien de fois et où précisément ont-ils fait l’amour ce jour-là ? Connaissait-il le petit haut noir que Véronique portait quand il l’a retrouvée dans la salle de bains ? Les oreillers ont-ils pu changer de côté ? Pendant sa "crise", la jeune femme était-elle habillée ? Et comment explique-t-il ces lésions à la bouche, ces bleus, ces abrasions de la peau ? Et ces lésions au foie ? Des bouts d’intimité sont crûment dévoilés - autopsie publique des heurts et malheurs d’un couple.

Véronique buvait beaucoup, énormément même, "trois bouteilles par jour". Alors, ce jour-là, un apéro, un demi-litre de rouge, à deux en dînant, un amaretto a u bar et une bouteille de rouge à deux dans la chambre, "pour elle, ce n’est quasiment rien". Alors, ces 2,99 grammes par litre de sang révélés par les expertises toxicologiques, Bernard Wesphael ne les comprend pas. Cela ne correspond pas à ce qu’ils ont consommé. Sa femme a dû boire en cachette, sans qu’il s’en rende compte; ou la veille, avant qu’il ne la rejoigne à Ostende. "Il y a quelque chose dont je n’ai pas connaissance dans toute cette affaire concernant Véronique Pirotton. Il y a quelque chose qui m’échappe", dit-il.

Détails en désordre

Une vérité qui s’échappe. Ce doit être le sentiment éprouvé mercredi par les jurés de la cour d’assises à qui on a infligé plusieurs - longues ! - heures de lecture des interrogatoires successifs de Bernard Wesphael. Qui figurent en français au dossier mais qui sont lus en néerlandais par le chef d’enquête et traduits simultanément en français à l’audience ! Les détails jetés pêle-mêle et répétés dans le désordre viennent ajouter un peu plus de brouillard au mystère de la chambre 602.

Etrange désordre

Il reste beaucoup de zones d’ombre. Pour les médecins légistes, les blessures au crâne que présente la victime n’ont pas trouvé d’explication au cours de la reconstitution. "Véronique avait déjà avant le drame plusieurs lésions qui n’ont pas été constatées médicalement", répond Bernard Wesphael aux enquêteurs. Le lundi, deux jours avant de partir à la mer, elle est tombée dans les escaliers de la maison à Liège, en montant, à trois reprises, décrit-il. Vacillante sous l’emprise de la boisson. "Elle était couverte de bleus sur le corps. Son fils Victor en a été témoin", dit-il encore.

Il existe d’autres étrangetés : la doctoresse du Smur, qui a pratiqué la réanimation, n’a pas constaté de blessures apparentes aux lèvres de Véronique. Le pompier qui a lui aussi pratiqué un massage cardiaque a reconnu y être allé un peu fort : il croit même avoir cassé des côtes à la malheureuse - mais on ne trouve pas trace de sa déclaration dans le dossier.

Tout cela fait désordre.

Le temps du drame

Il y a, encore, des incohérences dans le temps du drame. Le badge de la chambre 602 a été activé à 20h41. Selon l’accusé, Véronique Pirotton est alors entrée dans une crise terrible, qui a duré 20 minutes. Bernard Wesphael dit alors s’être endormi pendant une durée difficile à évaluer : 30 ou 40 minutes, peut-être une heure. Il doit alors être aux environs de 22 heures quand il se réveille. Il arrive ensuite à la réception à 22h56 pour signaler que sa femme s’est suicidée. Que s’est-il passé au cours de cette petite heure ? Une heure sans explications. Or, les témoins des chambres d’à côté (601) et du dessous (502), rentrés respectivement à 21h38 et 22h19, ont entendu énormément de bruit, qu’ils attribuent à des rapports sexuels ardents, entre 22h30 et 23 heures, selon les occupants de la 601, à partir de 22 heures, selon ceux de la 502. Quelque chose, dans l’horaire, ne colle pas. Mais quoi ?


L’incident: une réunion sans la défense…

Frictions. Entre la juge d’instruction brugeoise et la défense de Bernard Wesphael, cela n’a jamais été le grand amour. Nouvel exemple mercredi : une nouvelle photo du lit de la chambre 602 prise par les policiers ostendais arrivés les premiers, mais ne figurant pas au dossier, a été projetée mercredi à l’audience à la demande de Me Tom Bauwens. Le lit apparaît sous un jour bien différent du cliché du labo présenté mardi : les oreillers sont plus affaissés; on voit l’empreinte d’un corps du côté gauche; des vêtements sombres sont sur et sous la couette. A qui appartenaient-ils ? Les enquêteurs n’ont pu répondre mercredi à cette question.

Malaise. Me Mayence a aussi révélé mercredi que des réunions préalables au procès avaient eu lieu entre le parquet général, le juge d’instruction, les enquêteurs et les experts. La juge Pottiez l’a reconnu, indiquant qu’il s’agissait de "convenir des aspects pratiques", notamment de la réalisation d’un power point. Aucun procès-verbal n’a été dressé lors de ces réunions "auxquelles la défense n’a pas été invitée", s’est insurgé l’avocat de Bernard Wesphael. Les droits de la défense ont-ils été bafoués ? Les mouches volaient dans la salle d’audience où on a senti comme un gros malaise.