ENTRETIEN

Jérôme Jamin est politologue à l'Université de Liège. Depuis 1998, il s'intéresse aux discours et à l'univers idéologique dans lesquels évoluent les principaux chefs de l'extrême droite en Belgique francophone, en France et aux Etats-Unis. Auteur d'un CD-Rom consacré à l'extrême droite en Europe (Les territoires de la Mémoire, 2000), il a publié, en mai dernier, un ouvrage intitulé «Faut-il interdire les partis d'extrême droite?» aux Editions Luc Pire (156 pp., 15€). L'occasion de faire le point sur la situation en Belgique.

Comment lutter contre l'extrême droite sans toucher aux libertés qu'offre la démocratie?

On peut définir la démocratie à partir de deux piliers. Un: la légitimité par les urnes. Deux: un ensemble de valeurs (la tolérance, la justice, l'égalité, la non-discrimination, etc.) et de principes (le pluralisme des partis, la séparation des pouvoirs, etc.). Le problème avec l'extrême droite, c'est qu'elle s'appuie uniquement sur le premier pilier pour se prétendre démocratique. Si on ne se base que sur ce pilier-là, dans une certaine mesure, on peut leur accorder le fait que ces partis ont un caractère démocratique, puisque le Vlaams Belang en Flandre, le FPÖ en Autriche ou le Front national en France font - ou ont fait - des scores électoraux importants. Mais au niveau du second pilier, c'est tout différent: les programmes politiques du Blok/Belang et les discours des individus de ce parti s'opposent radicalement à certains principes et valeurs, et notamment à l'idée de tolérance, de compromis et de respect de l'adversaire dans le champ politique. Même si, avec le temps, ces discours ont changé...

Quand on lui reproche son caractère antidémocratique, le Vlaams Blok/Belang se réfugie toujours derrière sa représentativité législative...

C'est caractéristique: l'extrême droite fait toujours tout pour donner l'impression à ses électeurs qu'elle est totalement dans le champ démocratique grâce aux urnes en essayant, autant que possible, de ne jamais aborder les principes et les valeurs. L'argumentation de Jorg Haider en 1999 au moment de son accession dans un gouvernement de coalition avec les conservateurs autrichiens était: «J'ai été élu démocratiquement». C'est un argument évidemment fallacieux dans la mesure où le deuxième pilier est là pour protéger les excès du premier qui permet à des partis hostiles à la démocratie d'accéder au pouvoir.

Comment protéger la démocratie contre ceux qui tentent d'en abuser?

Tout un arsenal juridique a été mis en place au niveau du second pilier. Des lois visent à empêcher certains types de discours (incitation à la haine raciale, négation du génocide juif, etc.) et de pratiques (interdiction des milices, des groupements terroristes, etc.) qui menacent la démocratie. Mais il n'y a jamais eu aucune loi en Belgique visant à s'en prendre à la légitimité électorale du Blok, ni à interdire le parti. Chacun a le droit, chez lui, en privé, de penser et de dire: «Je n'aime pas les étrangers», mais on ne peut pas clamer en public: «Qu'on foute tous les étrangers dehors!», sinon on tombe sous le coup de la loi de 1981, dite loi Moureaux, contre le racisme.

Mais comment justifier, au nom même de la liberté de la démocratie, une limitation des libertés qu'elle offre?

Le raisonnement s'appuie sur le fait que le régime démocratique n'a pas de fondement. Contrairement à la dictature qui repose sur la parole du dictateur; contrairement au régime totalitaire qui repose sur le discours du parti, du chef et de l'idéologie; contrairement aux théocraties qui reposent sur la parole de dieu, le fondement de la démocratie, c'est l'indétermination liée aux suffrages, aux idées, à la population, à l'alternance au pouvoir des partis politiques. La démocratie est un système livré au bon vouloir de l'opinion, des partis et de la compétition dans un contexte précis. C'est ce qui permet tout et n'importe quoi...

C'est-à-dire?

Si on laisse tout le monde s'exprimer, des démagogues peuvent surgir et prétendre régler les problèmes de la population en quelques mois en apportant des solutions-miracles. Une fois au pouvoir, ils vont essayer de transformer le système pour éliminer progressivement ce qui le caractérise en tant que démocratie. On a vu ça en 1933 avec Adolf Hitler, qui a été élu démocratiquement... Dans ce régime où tout est possible, les démocrates doivent en permanence s'autolimiter, limiter la liberté que la démocratie se donne à elle-même.

© La Libre Belgique 2005