Belgique

Les paris étaient ouverts depuis qu’Etienne Tshisekedi avait annoncé son retour à Kinshasa. Le vieux leader de l’UDPS (84 ans), en Belgique depuis 18 mois pour raison de santé allait-il encore pouvoir mobiliser le peuple de Kinshasa ?

Ce mercredi, sur le coup de 7 heures du matin, son avion a quitté Bruxelles, non sans que les responsables des services de sécurité congolais n’aient tenté de retarder son vol, officiellement pour des raisons de sécurité. Dans les faits, ils voulaient faire en sorte que l’appareil se pose après la tombée du jour (+/- 18 heures sur l’Equateur), ce qui aurait pu freiner l’ardeur de ses supporters. Car depuis quelques jours, un vent de folie a gagné la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). Malgré les menaces, malgré les poursuites judiciaires, les messages de soutien à Tshisekedi, Moïse Katumbi et généralement à l’attention de tous les leaders de l’opposition fleurissaient inexorablement dans toute la ville.

Sur le coup de 14 heures, les services de renseignements (ANR) ont fait une nouvelle tentative pour éviter que l’avion qui se positionnait en bout de piste n’atterrisse sur l’aéroport de Ndjili et empêcher une joyeuse entrée trop réussie pour Tshisekedi. Car dehors, depuis le matin, ils sont des centaines de milliers à s’être dirigé vers l’aéroport pour voir le "Sphinx de Limete". Le boulevard Lumumba, gigantesque artère à six bandes qui mène à l’aéroport a dû être fermé un temps, face à l’afflux de la population. "Un mouvement spontané et incontrôlable", expliquait mercredi matin un membre de l’ANR posté non loin du rond-point Victoire, un des lieux symboliques de la capitale.

Le langage de la menace

Il faudra finalement plus d’une heure trente pour que l’avion, qui a refusé de se dérouter sur l’aéroport voisin de Brazzaville, reçoive l’autorisation d’atterrir. Il faudra surtout que les leaders de l’opposition, venus pour accueillir Etienne Tshisekedi, menacent les responsables de l’aéroport de ne pas contrôler leurs sympathisants en cas de non-atterrissage. La suite, c’est une haie d’honneur sur plus de vingt kilomètres pour accompagner Tshisekedi jusque chez lui, dans la 10e Rue du quartier de Limete résidentiel, là, où il y a un peu moins de cinq ans, il a prêté serment comme président démocratiquement élu, en refusant le verdict de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui donnait, elle, la victoire à Joseph Kabila dans des conditions très discutables.

Tshisekedi 1 - Kabila 0

Etienne Tshisekedi a réussi son premier pari. Il a mobilisé certainement plus d’un million de Kinois. Ce chiffre et cette foule hallucinante sont aussi un revers de taille pour le président Joseph Kabila qui tente de s’accrocher à son pouvoir aux dépens de la Constitution et contre, on le sait aujourd’hui, cette déferlante populaire. Car cette mobilisation pour Etienne Tshisekedi est une mobilisation contre Joseph Kabila. Une mobilisation qui n’a rien d’ethnique. Dans ce magma humain présent sur les routes menant à l’aéroport, il n’y avait pas que les Baluba (originaires du Kasaï comme Tshisekedi) mais bien un melting-pot de toutes les ethnies du Congo qui ont fini par constituer ce peuple insolent et insoumis de Kinshasa.

Cette victoire de Tshisekedi, c’est aussi un échec pour le dialogue national qui tarde toujours à se mettre en place et dont personne ne veut en réalité. Si Kabila le désire, c’est pour tenter de gagner du temps, pas pour son éventuel contenu. L’opposition, elle, l’accepte du bout des lèvres, pour ne pas vexer la communauté internationale qui semble y tenir… Mais juste pour éviter le chaos. Les seuls qui veulent vraiment y croire sont Madame Zuma, la présidente sud-africaine de l’Union africaine, et Edem Kodjo, ex-Premier ministre togolais et facilitateur de ce dialogue. Un homme que tout le monde sait très proche du clan Kabila et qui a été récusé par les pontes de l’opposition. Qu’à cela ne tienne, Kodjo fait mine de vouloir avancer sur un dialogue qui se ferait sans Tshisekedi et sans Katumbi. Une pièce au rabais et imbuvable. Kodjo et Zuma sont donc "démonétisés".

Vital Kamerhe, le troisième homme de la dernière présidentielle, qui s’accroche au wagon de l’opposition tout en annonçant sa participation éventuelle au dialogue "à la Kodjo", a aussi bu la tasse. Son étoile a pâli ce mercredi.

Une journée de mobilisation

La majorité présidentielle, quant à elle, vient de vivre un cauchemar. Elle a pris le risque d’annoncer une journée de mobilisation pour ce vendredi. Pour éviter un bide désastreux, les fonctionnaires ont déjà été réquisitionnés.

Suffisant ? Dimanche, l’opposition, gonflée à bloc, redescendra dans la rue pour un grand meeting où Tshisekedi devrait être accompagné de Moïse Katumbi qui, malgré les menaces judiciaires, a annoncé qu’il serait présent. Il faut dire que la juge qui l’a condamné à trois ans de prison dans un dossier de spoliation, s’est enfuie après avoir expliqué qu’elle avait subi " des pressions terribles" de l’ANR et de la présidence pour signer cette condamnation.

Arrêter Katumbi après cet aveu et dans la fièvre du dimanche semble suicidaire pour un régime aux abois.