ANALYSE

Fin des années 80. Scandale en France après que la chanteuse Véronique Sanson eut reçu de graves menaces à cause de sa chanson «Allah». «Mais c'est de toi qu'on se sert, c'est en ton nom qu'on se bat», regrettait-elle sans rien faire de plus qu'user de sa liberté d'expression.

Les remous avaient été longs car qu'une influence de l'extrémisme musulman vise directement la chose culturelle était sinon une première, du moins chose rare en Europe. Pour protéger le public, l'artiste avait retiré de ses concerts cette chanson ensuite «blacklistée» par les radios.

Davantage médiatisé, le cas de l'écrivain britannique Salman Rushdie, resté sous le coup d'une fatwa iranienne lui promettant la mort pour l'écriture de ses «Versets sataniques», avait également créé l'émoi un peu partout dans le monde.

On lira ci-contre que les effets de l'assassinat du cinéaste néerlandais Theo Van Gogh ont pris un tour plus grave encore chez nos voisins, avec attentats jusqu'en d'innocentes écoles.

Or, le tout rebondit dans la politique belge. Ce week-end, le président du VLD Bart Somers incitait le gouvernement à prendre «des mesures» (LLB 8/11). Dès lundi, le ministre de l'Intérieur Patrick Dewael, VLD lui aussi, emboîtait le pas dans la presse flamande. Le gouvernement fédéral est, dit-il, disposé à s'engager fermement contre les musulmans extrémistes en Belgique et examinerait la question cette semaine. Et de rappeler qu'un plan avait été dressé à la suite des événements de mars dernier à Madrid, avec des propositions telles que fermer des sites Internet et des émetteurs radios haineux, refuser l'accès d'imams radicaux au territoire, etc.

S'il a aussi été question, pour certains, de retirer parfois la nationalité belge et si on a entendu à la Chambre l'ancien ministre de la Justice Tony Van Parys (CD&V) s'interroger, par exemple, sur certaines mosquées, c'est du côté du PS que la réaction est surtout venue. Le président Elio Di Rupo préfère s'en tenir à l'accord de gouvernement en matière d'antiterrorisme: «Ce n'est pas parce qu'il y a une campagne interne au VLD pour l'élection du président qu'il faut faire ressurgir de fausses solutions.»

M. Di Rupo estime aussi que si l'assassinat du cinéaste est évidemment un drame, il est le fruit «de l'évolution de la société néerlandaise qui se referme de plus en plus sur elle-même». Enfin, dit-il, «il faut condamner les extrémismes mais aussi ceux qui les incitent à agir». Une pique contre l'extrême droite? Quoique, quand bien même, on ne discerne pas où serait l'excuse.

La tolérance avant tout

Cela étant, la politique antiterroriste existe déjà, en Belgique. La Sûreté de l'Etat écoute, par exemple, depuis longtemps les radios «haineuses» et surveille bon nombre de sites Internet suspects. Mais sans grands moyens et sans forcément pouvoir être exhaustive. De même, les discours radicaux dans les mosquées avaient été relevés en 2002 par le «Comité R» et la Sûreté. Quant à la nationalité belge, elle peut être déjà retirée par les cours d'appel.

Que retenir, alors? Que, de part et d'autre, certains rappellent avant tout le caractère indispensable de la tolérance qui permet d'ordinaire aux deux pays de ne tomber dans aucun amalgame primaire. Malgré les drames. Et malgré la nécessité absolue de lutter contre ceux qui les fomentent.

© La Libre Belgique 2004