Résister à l’université marchandisée

Résister à l’université marchandisée
© Jean Luc Flemal

Belgique

L. G.

Publié le - Mis à jour le

D’un côté, les savoirs, l’analyse critique, la réflexion. De l’autre, l’efficacité, la rentabilité, la compétitivité. D’un côté, les missions originelles de l’université. De l’autre, l’université telle qu’elle est devenue aujourd’hui. Entre les deux, une évolution néfaste, qu’il faut non seulement dénoncer, mais aussi combattre. Voilà résumée la quête dans laquelle s’est lancée une frange de plus en plus large du monde universitaire belge. Réunis autour d’un "Manifeste pour des universités à la hauteur de leurs missions" (1), ils se comptent par centaines. Vendredi soir, ils étaient plus d’un millier (de Belgique et d’ailleurs, universitaires et autres) à l’avoir signé, indiquant par là qu’ils soutenaient le mouvement, mais aussi qu’ils s’engageaient "à résister au processus de délitement et à agir personnellement en vue de retrouver une université à la hauteur de ses missions" .

A l’origine de cette contestation, la démission, fin janvier, d’une chercheuse et enseignante en philosophie à l’Université de Liège, Annick Stevens, qui dénonce publiquement la dégradation des universités européennes, le productivisme et l’arrivisme ambiants, devenus insoutenables. Très rapidement soutenue dans sa démarche par des universitaires belges et étrangers, Annick Stevens lance un groupe de réflexion. Quelques semaines plus tard, il accouche de ce texte fort, qui ne peut que faire réfléchir sur ce qu’est devenue et ce que deviendra l’université.

Rappelant les trois missions de base de toute université (enseignement, recherche et service à la société), les auteurs insistent sur les finalités de celles-ci : conserver, produire et transmettre les savoirs, ainsi que les controverses qui les accompagnent ; former les étudiants aux méthodologies de recherche, à l’analyse critique, à l’exercice d’une activité professionnelle experte et responsable ; alimenter la réflexion de la société.

Ceci posé, ils doivent constater que "les modes de gouvernance actuels des universités vont à l’encontre de cette vision". "Le projet proposé aux universités est celui de devenir des instances d’un maximum de production en un minimum de temps, de chercheurs et professionnels adaptés aux exigences du marché, flexibles et concurrentiels - le progrès de l’humanité se mesurant en termes de croissance économique et d’avancées techniques, et celui des universités en termes de ‘masses critiques’."

Et de dénoncer les conséquences de cette évolution : rankings, évaluations selon des critères étroits, compétition, course aux publications dont le nombre peut prévaloir sur l’intérêt intrinsèque, bureaucratie, prépondérance de la taille et de la réputation des équipes de recherche dans l’attribution des financements, chasse aux étudiants, risque de disparition de disciplines peu fréquentées, accent mis sur les savoirs utilitaristes et vendables aux dépens des sciences fondamentales et de savoirs humanistes

Le manifeste se conclut par un appel, d’une part aux pouvoirs publics et aux autorités académiques à reconnaître aux universités des finalités conformes à leur identité et à leur fonction sociale et à leur donner les moyens de les rencontrer, d’autre part aux universitaires eux-mêmes à résister aux pratiques allant dans un sens opposé, à analyser le malaise des universitaires et à se mobiliser dans des actions concrètes qui pourraient prendre, par exemple, la forme d’une "Journée de la lenteur" à la rentrée de septembre durant laquelle on débattrait des conditions indispensables à une recherche et un enseignement de qualité.

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous