Laetitia Calmeyn, théologienne: "Qu’y a-t-il de plus beau que ce Dieu qui vient à nous à travers un enfant ?"
Rencontre avec Laetitia Calmeyn, théologienne belge qui fut la première femme de l'histoire à franchir les imposantes portes de la Congrégation pour la doctrine de la foi au Vatican. Elle livre pour La Libre son regard sur 2020 et la pandémie.
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Publié le 24-12-2020 à 11h50 - Mis à jour le 24-12-2020 à 11h52
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La pandémie du corona aura bousculé les habitudes. Elle aura en particulier ébranlé les liens sociaux, qu’il a fallu limiter en catastrophe pour tenter de contenir la propagation. L’obligation de se confiner a fortement perturbé les rassemblements religieux et les cérémonies laïques. Comment les différents courants philosophiques se sont-ils adaptés en Belgique ? Et, surtout, quelles leçons ces courants tirent-ils de ces dix mois qui ont fait basculer de nombreuses vies.
La pandémie vue par les courants philosophiques. Cette semaine, La Libre rencontre une représentante de chacun des grands courants philosophiques du pays pour dresser le bilan de l'année. Aujourd'hui: Laetitia Calmeyn, théologienne.
Laetitia Calmeyn est née en 1975 sur les bords de Bruxelles, à Drogenbos. Elle a fait ses armes en Belgique, comme infirmière en soins palliatifs d’abord, puis en tant que jeune théologienne, avant de rejoindre Paris pour enseigner la théologie morale. En 2018, Laetitia Calmeyn fut appelée par le pape François à la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui cherche à préciser la doctrine catholique. En compagnie de deux Italiennes, elle fut la première femme de l’histoire à franchir la porte de cette importante institution.
"J’ai été très marquée par le dévouement de mes parents et par la vie de prière animant notre famille", témoignait-elle en 2016 dans l’hebdomadaire chrétien La Vie. "Mon père, qui allait à la messe tous les matins, vivait son métier de maire de façon très humaine. Ma mère, elle, élevait ses six enfants, tout en rendant visite à des personnes âgées. Son ‘oui’ quotidien, le soin de ses gestes, son attention à la vulnérabilité sont restés imprimés en moi. Telle était sa manière de vivre la foi : en actes, dans la charité, sans trop de paroles, dans la gratuité." C’est pour suivre cet exemple que Laetitia Calmeyn raconte être devenue infirmière puis théologienne. "L’infirmière est auprès du corps de l’humanité. L’étudiante en théologie apprend à nommer à la lumière du Christ ce corps de l’humanité." Aujourd’hui "Vierge consacrée", elle approfondit les questions éthiques. Alors que la société cherche le "monde d’après", elle souligne que le bien commun fondamental est "le don de la vie" que nous avons tous reçu, et que c’est à son service que la politique, l’économie ou l’écologie doivent incessamment se placer.
Pour les catholiques, la pandémie est-elle un châtiment divin ?
Il arrive que les maux qui atteignent l’humanité se présentent comme les conséquences d’actes désordonnés. Lorsque l’homme ne respecte pas la création, les déséquilibres induits peuvent se retourner contre lui. Nos actes ont des conséquences, il faut pouvoir le reconnaître. Plus largement que la pandémie, nous sommes face à des défis écologiques et sociétaux considérables. La planète est en souffrance et le virus Covid-19 en est une expression. Notre société de consommation, régie par le despotisme des désirs et des fantasmes, épuise la terre mais aussi l’humanité, qui n’y trouve plus le lieu de son repos. La destruction des habitats naturels et les tentations de recherches hasardeuses dans le domaine de la biomédecine ont un réel impact sur notre vie.
Ce n’est donc pas Dieu qui intervient à l’occasion de telles pandémies pour mettre en garde les hommes ?
Non… La pandémie n’est pas une punition divine, elle est ce cri de la création et en particulier de l’humanité qui doit nous interpeller, nous faire réfléchir en vue d’agir avec plus de sagesse et dans un esprit de communion. Comment comprendre ce qui nous arrive ? Notre nature humaine, comme toute la création, comporte une logique de vie qu’il convient de reconnaître et de respecter. Le don de la vie est le premier bien qui nous est commun. La communauté humaine suppose cette reconnaissance fondamentale par rapport à la laquelle elle s’ordonne. C’est le service de la vie qui permet à une société de se développer en faisant toujours davantage apparaître la dignité de toute personne. Lorsque le pape François affirme que "tout est lié", ce lien qui relie toutes les créatures est le don de la vie. Cela veut dire que, lorsque le don de la vie est nié, c’est toute la création qui réagit à partir de son point le plus profond.
Mais justement, en allant jusqu’au confinement, nos pays n’ont-ils pas montré qu’ils plaçaient le respect de la vie au centre de toute leur politique ?
Ce qui est, me semble-t-il, au centre des préoccupations politiques, ce n’est pas tant le respect de la vie mais plutôt une protection hygiéniste de celle-ci. Certaines personnes atteintes par le Covid sont mortes non pas tant à cause du virus mais suite à l’isolement. Lorsque j’étais infirmière, j’ai pu observer à de nombreuses reprises que le combat du malade pour la vie était lié à l’affection de ses proches, à l’amour qu’il leur porte et qu’il reçoit. Notre société souffre d’une forme d’oubli des liens qui la tissent au profit d’un individualisme grandissant. Quand on voit certaines théories scientifiques promouvoir la plante ou l’animal plus que l’homme, se pose en effet la question d’une réelle confusion. Et que dire lorsque l’homme se confond avec la technique et donc aussi avec les normes sanitaires qui en découlent ? Une société livrée à la technocratie devient technocrate. La pandémie a ainsi laissé place à des mesures hygiénistes dépourvues de fondements anthropologiques. La proposition de loi apparue pendant le confinement et qui visait à prolonger les délais pour pratiquer l’avortement illustre cette perspective. Difficile dans ce contexte de parler de "respect de la vie". Nous ne sommes pas faits pour nous protéger les uns des autres mais pour aimer, respecter et accompagner la vie humaine.
Si ce n’est pas Dieu qui intervient, à quoi sert-il donc de prier, comme le Pape l’a fait, pour demander à Dieu "d’arrêter la pandémie" ?
Un croyant qui entend le cri de l’humanité se tourne vers son Créateur et Sauveur pour lui confier l’homme souffrant, et prie Dieu pour l’arrêt de la pandémie. Le seul "châtiment divin" qui soit en effet d’actualité est la miséricorde de Dieu. Car le miracle attendu et dont nous faisons mémoire à Noël est bien celui-là : notre Dieu qui est amour se fait infiniment proche de tout homme quelle que soit sa condition, sa situation. Le miracle chrétien consiste à contempler l’enfant Dieu qui vient au monde dans une crèche, à reconnaître cet amour qui à travers le visage d’un tout-petit se laisse aimer. En devenant ainsi la médiation privilégiée de l’amour, la vulnérabilité et la faiblesse ouvrent à chacun un chemin d’humanisation. Le chrétien est celui qui, à l’image de son Dieu, se fait proche de ceux qu’il rencontre sur son chemin. Car c’est à la lumière d’un amour qui se fait proche, de l’amour du prochain, que l’on retrouve le sens de la vie et de la fraternité.
Comment le catholique s’y prend-il pour prier ?
La prière chrétienne consiste à dialoguer avec ce Dieu qui s’unit à notre humanité pour la sauver de la mort. Il n’y a pas une dimension de notre nature humaine que le Christ n’ait déjà assumée. Le Seigneur nous parle à travers tout ce que nous vivons en termes d’épreuves, de souffrances mais aussi de joie et de bonheur. Lorsque nous sommes éprouvés par l’abandon, nous entendons le cri du Seigneur crucifié : "Pourquoi m’as-tu abandonné ?" Jésus a été renié, trahi. Il a éprouvé l’abandon. Tout cela, il l’a vécu en aimant jusqu’au bout. La prière chrétienne consiste à se laisser animer par cet amour qui nous sauve des ténèbres de l’injustice. En étant pleinement présent durant la messe, et en particulier dans le saint sacrement, Dieu ne cesse de nous communiquer cet amour qui relève, qui console, qui éclaire et qui sauve. Plus profondément que la limite, que la finitude, que la faiblesse, il y a ce don de vie divine auquel nous accédons par la foi. C’est pourquoi la prière ne se vit pas seulement à travers des paroles mais aussi et d’abord en actes. Il s’agit d’apprendre à aimer comme le Christ nous a aimés, c’est-à-dire en donnant sa vie pour nous. Ce don de vie est concret. Il peut se vivre au cœur de chaque situation et éclaire la dignité de toute personne humaine. C’est pourquoi le christianisme est la religion de la fraternité. Notre joie est de permettre à chaque homme et à chaque femme de découvrir l’amour infini de Dieu source de vie.
Comment avez-vous analysé notre réaction sociétale devant la pandémie ?
Les mesures sanitaires peuvent s’avérer nécessaires dans l’urgence mais celles-ci doivent être accompagnées d’une réflexion anthropologique et sociétale plus profonde et plus complète. Ce n’est qu’en considérant l’homme à travers toutes ces dimensions, physique, psychique et spirituelle, que l’on pourra trouver une issue humaine et sociétale à la crise que nous traversons. Il ne suffit pas d’agir par peur de la mort. La mort, la limite, la vulnérabilité font partie de notre existence. Elles sont les lieux privilégiés où se révèle notre humanité. C’est face à nos pauvretés que la charité se fait inventive et que la société s’édifie réellement. Si le discours politique ne fait plus autorité, c’est probablement parce qu’il est de plus en plus dépourvu de réalisme, au risque de se perdre dans des jeux de pouvoir fictifs. Une parole d’autorité est une parole qui permet à l’humanité de redécouvrir le sens de son existence. La beauté artistique, musicale, la beauté de certains gestes héroïques et des actes de charité et plus simplement la beauté de la création, du don de la vie nous permettent de retrouver ce sens pour le communiquer. Et Noël nous en rappelle la source… qu’y a-t-il de plus beau que cette humilité divine qui vient à nous à travers un enfant ?
Beaucoup de catholiques ne pourront pas aller à la messe ce jour de Noël. Est-ce grave ? Et comment pourront-ils vivre Noël au mieux en l’absence de messe ?
La gravité est du côté des mesures imposées. Comment se fait-il que les commerces soient ouverts et que la participation à la messe ne soit pas permise ? La jauge de 15 personnes montre le caractère irrationnel des prises de décisions. Il pourrait donc y avoir 15 personnes dans la basilique de Koekelberg et le même nombre dans la plus petite église de Belgique… et 300 personnes dans les supermarchés. La négation de nos racines culturelles et cultuelles au profit d’un pragmatisme superficiel conduit inévitablement vers une impasse. Chacun doit se situer en conscience par rapport à ce type de mesure. Quoi qu’il en soit, même si on ne peut être présent à la messe, on peut être assuré que l’Eucharistie célébrée retentira dans le cœur de tous ceux qui se préparent à accueillir le Christ et même plus largement. Nous pouvons prolonger cet accueil en nous ouvrant davantage encore pour Noël à notre prochain, aux besoins de nos frères et sœurs en humanité.
Quelle est la plus grande question qui se pose à nous ?
Nous sommes dans une période d’écroulement des systèmes politiques, économiques et de l’ensemble des structures de notre société. Que nous reste-t-il derrière tout ce qui semble ainsi provisoire ? Qu’y a-t-il de définitif ? Y a-t-il une réalité sur laquelle on puisse s’appuyer ? Ce qui restera au fond, c’est l’amour que l’on aura eu et que l’on a les uns pour les autres. Si l’amour est bien le lieu de notre demeure, de notre repos… alors c’est bien en un Dieu qui est amour qu’il faut croire, en un Dieu qui par amour a donné sa vie pour chacun d’entre nous.