Quel est l'impact psychologique des inondations ? "La perte des repères, de la sécurité matérielle est un facteur traumatogène très important"

Quels impacts peuvent avoir les inondations sur la santé mentale des Belges ? Réponses avec Adélaïde Blavier, docteur en psychologie, professeur à l'ULiège et spécialiste en psycho traumatisme.

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© Goubau/D.R

Aujourd'hui dans l'action, si de nombreuses personnes sont choquées, traumatisées par les événements vécus, comment envisager au niveau psychologique les semaines, les mois, les années à venir ? Les réponses d'Adélaïde Blavier, docteur en psychologie, professeur à l'ULiège et spécialiste en psycho traumatisme.

Dans quelle mesure les inondations que connait notre pays sont-elles traumatisantes pour les personnes qui les ont vécues ?

Si l'on considère les événements traumatogènes ou traumatisants, les inondations, et de manière générale toute autre catastrophe naturelle, sont clairement des événements générateurs de traumatismes. Cela dit, par rapport à d'autres situations, le fait qu'il s'agisse d'événements collectifs est heureusement un facteur protecteur. Tout comme le fait qu'il n'y a pas en l'occurrence d'action humaine ou d'intention de nuire. Par rapport à un attentat, par exemple, on sait que le risque de développer un traumatisme sera ici moins grand. De même, par rapport à des événements individuels, le caractère collectif est un peu plus protecteur. De plus, toute l'attention qui est portée par les médias, les secours…, tous ces éléments peuvent amener une certaine protection par rapport au développement d'un traumatisme.

Et si certains ont pu avoir, au contraire, le sentiment d'être oublié…

Si on a attendu dans sa maison l'arrivée des secours pendant 36 heures, il peut effectivement y avoir le contre-effet. Cette longue attente peut alors être un facteur de risque supplémentaire et plus important de développer un traumatisme. Les personnes les plus à risque sont certainement celles qui ont attendu les secours longtemps et celles qui ont eu le plus de dégâts matériels.

En quoi les pertes matérielles sont-elles traumatisantes ?

On sait que la perte des repères, de la sécurité matérielle suite à la destruction par l'eau est également un facteur traumatogène très important. Quand des gens vivent un événement traumatique, généralement, ils retournent dans un environnement très sécurisant, où ils retrouvent leurs repères. On retourne "dans ses meubles", en quelque sorte. Or, ici, tout cet environnement familier a précisément disparu. Le retour à la maison n'est pas un retour à la sécurité. Au contraire, ils retrouvent un paysage désolant. Ce qui peut évidemment être un événement doublement traumatisant pour ces personnes.

Dans quelle mesure tous les éléments de soutien jouent-ils un rôle ?

On sait que tous les éléments de soutien, que ce soit via les proches, les voisins, les secouristes, les pompiers, les policiers, les politiques…, jouent un rôle essentiel dans la prévention des traumatismes sur le court terme.

Et qu'en est-il à plus long terme ?

Ce qui est souvent le plus dur pour les victimes est en effet qu'après un certain temps, elles se sentent oubliées. Dans un mois, on ne parlera vraisemblablement plus d'elles alors que beaucoup de personnes n'auront toujours pas retrouvé leur habitation et seront toujours dans des difficultés matérielles. Ce qui peut être problématique pour les victimes sur le moyen et sur le long terme, c'est cette question de soutien sur la longue durée, que ce soit par les proches, mais aussi les assurances…

Que se passe-t-il quand la situation se prolonge ?

Cela peut donner lieu à une victimisation secondaire. A ce moment-là, la personne ne se sent plus nécessairement victime de l'événement premier, ici l'inondation, mais plutôt du système, du fonctionnement de la société. Et cette victimisation secondaire peut accentuer ou maintenir une symptomatologie traumatique. On voit que, pour ces personnes, le discours tournait dans un premier temps autour de l'événement premier, mais lorsqu'il n'y a pas de réponse en phase avec leurs attentes dans les mois ou les années qui suivent, elles ne parlent alors plus que des problèmes avec les assurances, ou des procès, par exemple. Cet élément de la victimisation secondaire amène vraiment un maintien des troubles traumatiques, générant notamment des cauchemars… Et là, la société a un rôle à jouer pour éviter cette victimisation secondaire.

Aujourd'hui, nous sommes dans l'action, qui joue certainement un rôle protecteur. Mais que dire des symptômes post-traumatiques ?

Il est vrai que l'action a souvent un effet protecteur. Quand un événement traumatique a lieu, on voit que les personnes qui ont été observatrices, spectatrices plutôt qu'actrices, sont plus à risque de développer un traumatisme. Quand on est toujours dans l'événement et dans ce qui suit l'événement, dans une forme de survie parfois, on est occupé par toute cette gestion. Ce n'est qu'une fois que ces questions seront résolues que l'on verra apparaître, chez certaines personnes, des symptômes post-traumatiques.

La Croix-Rouge a ouvert une ligne d'écoute, le 1771, notamment pour les personnes ayant besoin d'un soutien psychologique. Quelles sont les choses à dire ou à ne pas dire aux victimes ?

La première chose importante est d'écouter la personne et certainement pas d'essayer de dédramatiser, par exemple. Il est certain que, dans le cas présent, les pertes sont très différentes d'une personne à l'autre. Les uns ont une cave inondée et d'autres leur maison qui s'est écroulé. Mais il est très important de pouvoir écouter l'inquiétude, la souffrance, la peur de chacun. Il faut pouvoir reconnaître ce que la personne a vraiment ressenti, ses émotions par rapport à ce qu'elle a vécu lors de l'événement. Il faut ramener la personne dans l'ici et le maintenant. Identifier ses ressources, au niveau de son entourage, par exemple.

Et si les cauchemars ou les pensées intrusives perdurent plusieurs semaines ?

Alors, il faut songer à consulter un psychologue pour pouvoir enrayer au plus vite l'état traumatique qui viendrait s'installer. En matière de psycho-traumatisme, il faut être proactif, sans forcer pour autant. On essaie d'aller vers les victimes plutôt qu'attendre qu'elles viennent vers les intervenants, notamment psy. Beaucoup de personnes essaient de résister et viennent consulter trop tard, quand la symptomatologie est déjà bien ancrée. Il ne faut pas nécessairement s'engager dans une thérapie de longue durée. Simplement parler une heure au téléphone via une ligne d'écoute peut s'avérer très utile. A ce titre, le numéro de la Croix-Rouge est fondamental pour donner un accès facile et rapide aux victimes. Mais il faut souligner quand même que si beaucoup de personnes vont être choquées, désespérées; si des personnes déjà plus fragiles socialement, psychologiquement ou financièrement sont plus à risque, la plupart ne vont heureusement pas développer de trauma psychologique.

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