Claude Javeau est décédé à 80 ans

Professeur de sociologie émérite à l’Université libre de Bruxelles, cet écrivain et intellectuel fut aussi un incontournable chroniqueur à la Libre Belgique

Claude Javeau est décédé à 80 ans
©GUILLAUME JC
Thierry Boutte

Né à Liège le 22 septembre 1940, Claude Javeau est mort à 80 ans. Annoncé ce week-end par BX1, son décès a été confirmé lundi par l'ULB.

Professeur de sociologie émérite à l'Université libre de Bruxelles, cet ingénieur commercial de formation, diplômé de Solvay, fut , à la suite d'Henri Janne, le directeur du Centre de sociologie générale de l'ULB au début des années 1980. Professeur invité dans de plusieurs universités, il fut l'auteur de nombreux ouvrages dont Une vie illustre (roman, L'Harmattan), Trois éloges à contre-courant (L'Harmattan), Sociologie de la vie quotidienne (PUF), Les paradoxes de la postmodernité (PUF), Le petit murmure et le bruit du monde (Academic press Fribourg), Leçons de sociologie (Armand Collin), A l'ombre du gnagnan (lettre volée), Prendre le futile au sérieux (Cerf), Masse et impuissance (PUF), Le désarroi des universités (Labor), La France doit-elle annexer la Wallonie (Larousse), Je hais le football (Le Bord de l'eau), Anatomie de la trahison (Circe), Mourir (Eperonniers), Des impostures sociologiques (Bord de l'eau)... A propos de cet ouvrage, Aurélie Gonnet soulignait un des combats de cet érudit exigeant : "Dénoncer les dévoiements de la sociologie "mainstream" tant théoriques que méthodologiques, voici le but de Claude Javeau. Le sociologue belge (... ) n'en est pas à son coup d'essai polémique à visée critique vis-à-vis notamment de toute forme de doxa relayée tant par les médias que par certains chercheurs eux-mêmes. Ce travail sonne comme une prise de position forte contre certaines dérives de la sociologie et en faveur d'une discipline véritablement critique et scientifique, à l'opposé d'une acception scientiste et utilitariste."

Sa chronique "Les couleurs du temps" à la Libre Belgique

Militant de gauche (et auteur d'un

Eloge de l'élitime

) , homme de conviction (instigateur de

Dieu est-il gnangnan?

et traducteur de

Minder dood dan de anderen

pour l'ADMD), républicain en Belgique et amoureux de musique classique, il fut aussi chroniqueur à La Libre Belgique pendant plus de 11 ans. Ses centaines de chroniques (reprises en partie dans l'ouvrage

Le petit Javeau illustré

, éd. Grand Miroir) ont contribué à asseoir La Libre comme un journal de débats. Ce sociologue de renom, souvent campé dans un de ses personnages favoris - du ringard emmerdeur au poète épris de liberté - aimait croiser le fer avec ceux qu’il appelait les “nouveaux maîtres du monde”.

Les Couleurs du temps

était l'avant-titre de ses chroniques publiées tous les quinze jours. Et sa palette brassait large. Dans l'une, il déplorait l'absence d'unité de soins palliatifs pour les vieilles chattes ; dans une suivante, il plaçait sur un sommet inaccessible les

Variations sur un thème

du compositeur Diabelli ; dans une autre il fusillait pour leur brutalité et incompréhension les citations envoyées aux futurs jurés d'assises par le ministère de la Justice. Plus loin, il n'hésitait pas à nous enseigner l'érotisme, celui de la

Vénus d'Urbino

loin des racontars d'une Catherine Millet. Initiés en mars 1999, ces billets ne passaient pas inaperçus dans nos pages Débats. Dans son festival d'observations sur les nuisances faites au quotidien à l'intelligence, à la civilité, à la justice, à la langue, à la nourriture ou encore contre l'enseignement, l'homme exagérait parfois mais le sociologue pointait juste et l'intellectuel traduisait le tout avec pertinence et humour. Rarement ses propos laissaient indifférents. Il avait l'indignation à fleur de peau et gagnait chaque année haut la main le titre de "premier fournisseur en courrier lecteur".

"Un des praticiens les plus avisés de la microsociologie de la vie quotidienne"

Le monde des idées avait trouvé en lui un "contondant pourfendeur des consensus mous, de la bienpensance, du politiquement correct ou de la pensée unique" écrivait notre collègue Eric de Bellefroid dans le cadre d'un compte rendu du livre Trois éloges à contre-courant. Et de poursuivre : "En son temps, par exemple, il advint que Claude Javeau s'érige violemment contre le téléphone portable, non tant comme génial instrument de communication que comme perturbateur endémique du savoir-vivre en société. Ce qui fit dire à certains, qui ne voulaient pas l'entendre, qu'il était exagérément conservateur et rétrograde. Or, ce n'était pas la question. Si, certes, son porte-plume distille quelquefois des sentences à l'emporte-pièce, force est d'admettre qu'il est un des praticiens les plus avisés de la microsociologie de la vie quotidienne et de la société de consommation. Mais il lui plaît également de temps à autre, comme en la présente occurrence, de procéder à l'apologie de l'élitisme, de la social-démocratie ou encore du Silence".

Grâce à ses nombreux écrits, ce maître du bon mot, du savoir et de l'audace continuera, en embuscade, à nous empêcher de penser en rond.

Merci Professeur.

Nos pensées vont à sa famille.