Thomas Orban : "On ne ferme que quand les hôpitaux pètent un câble, mais les fantassins qui se prennent tout en pleine figure, c'est nous"

Le Dr Orban prend la parole pour que les autorités écoutent et viennent en aide aux médecins généralistes, en première ligne et débordés par les infections au Covid-19.

Thomas Orban : "On ne ferme que quand les hôpitaux pètent un câble, mais les fantassins qui se prennent tout en pleine figure, c'est nous"
©BELGA / DIRK WAEM

Une pause ? Pas tout de suite pour le Dr Thomas Orban et son cabinet. Depuis un moment déjà, la secrétaire de ce médecin généraliste a l’impression de travailler dans un central téléphonique où les sonneries et les questions des patients ont remplacé la musique en sourdine. Ce matin, le médecin n’en peut plus. Sur Twitter, il explose, comme le téléphone. “Énormément de symptômes Covid. Merci pour cette magnifique gestion épidémique avec mention spéciale pour nos autorités toujours aussi en retard sur la balle et affectionnant les demi-mesures”, lâche l’homme désabusé. Nous l'avons interrogé pour comprendre son désarroi.

Pourquoi tirez-vous à nouveau la sonnette d’alarme sur Twitter, en évoquant notamment le téléphone qui chauffe ?

Quand on raccroche, il resonne directement derrière. Ca s’enchaîne pendant des heures non-stop. Pour la secrétaire du cabinet, d’abord, c’est infernal. Puis, après elle, il y a des médecins qui doivent prendre son relai et prendre toutes les personnes en charge et gérer tous les patients qui sont symptomatiques. Un an et demi après le début de la pandémie, les gens réagissent encore souvent de manière inadéquate. “J’ai mal à la gorge, j’ai le nez qui coule, j’ai mal à la tête et je tousse, mais ce n’est pas le Covid.” Les médecins doivent encore rappeler de faire attention, qu’il s’agit des symptômes du Covid et qu’on est dans la quatrième vague de ce virus. Ça échappe encore à beaucoup de monde, malheureusement.

Pourquoi reprochez-vous aux autorités de ne jamais être dans le bon timing ?

Elles ont, au minimum, à chaque fois un mois de retard dans la gestion de cette pandémie. La troisième vague l'avait déjà confirmé, avec des fermetures très tardives. Les politiques attendent toujours la dernière minute. On ferme quand les hôpitaux pètent un câble mais, entre-temps, la variable d’ajustement, c’est la médecine générale. C’est elle qui empêche que la situation explose. Aujourd’hui, ce sont les médecins généralistes qui vont péter un câble. J’ai des assistants hyper débordés qui travaillent du matin au soir. Ce ne sont absolument pas des bonnes conditions de travail pour apprendre pour les jeunes médecins. C’est juste le meilleur moyen de les dégoûter.

On en est là, parce que tout est mal géré aujourd'hui. On dit que les personnes symptomatiques peuvent aller faire des tests rapides en pharmacie. C'est bien... si le pharmacien fait sa déclaration à Sciensano pour dire que le patient est positif. Et il faut que le tracing gère directement ces patients aussi. Or certains patients sont positifs en pharmacie et envoient leur famille faire à leur tour un test rapide. Les tests des membres de la famille sont négatifs, donc tous continuent à se balader sans se soucier du virus. Ça ne va pas. Il faut que toutes ces personnes aillent faire un test PCR, parce qu'elles sont toutes des high risk contact.

Elle est là la pression. On la sent. On nous annonce qu’on va faire ceci et cela pour soulager les médecins généralistes, mais si ce sont des demi-mesures qui ne vont pas empêcher l’épidémie d’exploser, ça ne sert à rien.

Vous avez donc l’impression que ces situations se répètent, que les généralistes sont les filets de sécurité.

Ça a été le même scénario à chaque fois. On était le filet de sécurité lors de la première vague, j’étais alors président du Collège de la Médecine Générale. On a dû fermer les cabinets. Heureusement qu’on a pris cette décision, car le confinement est arrivé seulement sept jours plus tard. Alors que, chaque jour, les généralistes rencontraient des cas de Covid et les personnes s'infectaient dans les salles d’attente. La réaction a été trop tardive.

Lors des deuxième et troisième vagues, les médecins étaient de nouveau les filets de sécurité mais les confinements ont permis de tranquilliser un peu la situation. Mais, aujourd'hui, les choses ont bien changé. Les gens se baladent, utilisent des soi-disant Covid Safe Ticket qui ne sont pas toujours les leurs, font de moins en moins de télétravail aussi. La communication envers les citoyens est chaotique. Je le dis depuis le début, il manque une personne qui gère cette situation épidémiologique et qui dit : "on avance tous dans ce sens-là." On a trois régions qui font les choses de manières différentes, avec des masques en primaire d'un côté mais pas de l'autre. C'est insupportable parce que les conséquences, elles arrivent dans nos cabinets.

Ce matin, vous condamnez les "demi-mesures prises" pour contrer le virus. Ce matin également, la ministre de l'Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), déclare à nos confrères néerlandophones qu’il est encore trop tôt pour prendre des mesures plus strictes au niveau fédéral.

Les déclarations de ce matin sont un excellent exemple de l’écart entre les personnes sur le terrain qui ressentent une pression comme ils en ont rarement ressenti, et des politiques qui estiment que ce n’est pas encore le moment d’agir. Pourquoi est-ce qu’ils pensent cela ? Parce que leur variable d’ajustement, c’est l’hôpital. Ce n’est pas la médecine générale. Lorsque les unités de soins intensifs seront complètement débordées, ils crieront stop. En attendant, qui sont les fantassins au front qui se prennent tout en pleine figure ? C’est nous !

Et si cette pression sur le corps médical est si importante aujourd'hui, c’est aussi parce que ça fait plus d’un an que ça dure. C’est évidemment usant et ça ne s’arrange pas avec des belles paroles et de temps en temps un peu de pognon sous forme de primes.

Ceci étant dit, les mesures mises en place actuellement ne sont pas qualitatives. Il y a plein d'erreurs commises au niveau du tracing. Il y a plein de choses qui ne vont pas au niveau des certificats et des quarantaines. J'ai le sentiment qu'à force de faire du télétravail, nos ministres ont oublié la réalité du terrain. Et c'est une bonne chose, s'ils font du télétravail. Mais nous, on est au front. On voit des gens. On risque d'être infecté tous les jours et on doit en même temps répondre aux gens qui tentent de se débrouiller, souvent sur internet où certains d'entre eux ne comprennent pas grand-chose. Il est donc, de nouveau, temps de se faire entendre.

Des mesures plus strictes risquent-elles d’être perçues comme un mauvais signal par rapport au vaccin par une partie de la population ?

Les signaux, je m’en fous. Ce qui m’importe, c’est la réalité du terrain. Je suis un homme qui a les deux pieds dans la gadoue. Aujourd’hui, l’épidémie explose. Les gens sont malades et heureusement ils le sont beaucoup moins que s’il n’y avait pas eu le vaccin. Mais on a un virus qui malgré le vaccin se propage énormément.

Il faut arrêter d’essayer de me faire croire que les enfants ne jouent pas un rôle dans la propagation du virus. Plein d’enfants ne sont pas vaccinés et le virus se propage dans les familles. Et les familles pensent qu’elles sont protégées parce qu’elles sont vaccinées. Mais ce vaccin empêche juste que ces personnes terminent à l’hôpital. Ça n'empêche pas que tout le monde doit faire super gaffe pour ne pas transmettre ce maudit virus. On explique depuis le début que le vaccin influe sur le nombre de morts, mais que la maladie continue de se propager.

Ce flux tendu dans votre cabinet vous fait-il craindre une double épidémie avec l’arrivée de la grippe, comme certains scientifiques l’ont envisagé ?

C’est un risque. J’ai entendu Steven Van Gucht qui abordait ce risque de double épidémie. Chaque année, on se répète et on dit de faire attention à la grippe. Si vous venez donner une pichenette à une pierre au bord d’un fossé, elle risque en effet de basculer. Moi, de mon côté, je n’ai pas les éléments aujourd’hui pour dire que l’épidémie de grippe sera grave ou non. La seule certitude, c’est que celle du Covid-19 est très grave et que la première ligne des soins de santé est sur les genoux. Le devoir du gouvernement, c’est de prendre soin de cette première ligne. Beaucoup de généralistes sont en burn-out, d’autres sont debout mais à bout. On a besoin de soutien, pas de calculs politiques. Et si cette première ligne s’écroule, je souhaite bonne chance à nos dirigeants.

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