Un an après les inondations, Trooz garde encore des larmes aux yeux : "La crise est loin d’être terminée"

Des commémorations auront lieu jeudi en mémoire des 39 victimes de juillet 2021. À Trooz, il y a eu 3 morts et 4 000 sinistrés. La commune tente de se relever.

Annick Hovine et JC Guillaume

Retour à Trooz. Une année a passé à Trooz après les dramatiques inondations de juillet 2021. La petite commune de la province de Liège a été lourdement impactée par le déchaînement du ciel et de la Vesdre. La Libre était déjà retournée sur place à intervalles réguliers pour retrouver le docteur Davide Celestri, généraliste, dont la maison et le cabinet ont été sinistrés.

Le pouls des habitants. À la veille du premier anniversaire de cette catastrophe inédite, on a repris le pouls des habitants. Comment ont-ils traversé cette année très particulière ?

"Mon collègue est au courant : il va envoyer quelqu'un. Les ouvriers sont occupés un peu partout. Il faut patienter." La voix reste aimable au téléphone. En reposant le combiné, l'employée laisse échapper un soupir. Depuis que le déluge s'est abattu sur Trooz, une année s'est écoulée. On n'est plus dans la grosse urgence, mais l'administration communale reste continuellement sollicitée par les sinistrés des inondations. Sans avoir elle-même retrouvé ses murs.

On se trouve ici dans la salle Rétro, derrière le musée de l’Auto, où s’organisent d’ordinaire des banquets, des fêtes et des bals musettes. Des ordinateurs sont posés sur des tables, à quelques mètres du bar. Une rangée d’armoires en métal gris fait office de cloison pour improviser une pièce qui sert à la fois de bureau pour le bourgmestre, Fabien Beltran (PS), et de petite salle de réunion. À l’extérieur, sur le parking renforcé de gros cailloux, des containers abritent le service population, le CPAS et le service des finances. Et le bureau spécial "inondations".

Un an après les inondations, Trooz garde encore des larmes aux yeux : "La crise est loin d’être terminée"
©JC Guillaume

Plus de 4 000 sinistrés sur une population de 8 500 habitants

La commune qui s’étire et s’étage sur les bords de la Vesdre a été durement touchée par la catastrophe naturelle de juillet 2021. Plus de 4 000 Trooziens (ou quelque 2 000 ménages) ont été sinistrés, soit près de la moitié des habitants de l’entité qui compte 8 500 âmes. Ils ont tout perdu : maison, voiture, meubles, vêtements, souvenirs… Trois d’entre eux y ont laissé la vie.

À l'approche de l'anniversaire de la tragédie, on sent le bourgmestre à cran. "La crise est loin d'être terminée. Les problèmes sont moins nombreux à régler mais leur nature est plus importante. Au début, on en avait quinze à la minute mais on savait ce qu'il fallait faire. Quand on nous appelait pour une fuite de gaz, il fallait le couper. Il n'y avait pas de discussion. Maintenant, c'est beaucoup plus complexe", place Fabien Beltran. Réparer, reconstruire, reloger : sur une échelle de 1 à 100, on est aujourd'hui entre 5 et 10, évalue-t-il. Où trouver des spécialistes en marché public ? des architectes urbanistes qui acceptent de travailler un an pour une commune ? Des contremaîtres et des ingénieurs en construction ? "C'est notre plus gros challenge."

"Si je fais coucou à tout le monde, ça n’avancera pas"

L'homme vit très mal les critiques qui courent sur lui dans les rues de Trooz et sur les réseaux sociaux : on ne voit pas le bourgmestre, il n'est pas sur le terrain… "J'ai peut-être rencontré 700 ou 800 sinistrés. Et donc il y en a plus de 3 000 que je n'ai pas vus. Même si je compatis, ce n'est pas possible de les encourager tous. Si je me promène dans la rue pour faire coucou et que je pleure sur les épaules de tout le monde, ça n'avancera pas, se justifie-t-il. La charge de travail est colossale."

Mais ce boulot se fait surtout dans l'ombre, insiste-t-il. Les heures passées au téléphone pour faire évacuer les tonnes de mètres cubes de déchets, obtenir le renfort de la Croix-Rouge ou l'appui de l'armée ; les contacts politiques à actionner dans les différents cénacles, "jusqu'au cabinet du Roi", ça ne se voit pas, rumine Fabien Beltran. "Les gens qui disent merci, on ne les entend pas beaucoup. On entend surtout ceux qui râlent sur Facebook et propagent de fausses informations."

Fabien Beltran (PS)
Fabien Beltran (PS) ©JC Guillaume

"Le 15 juillet, cent mètres plus haut, un mec tondait sa pelouse"

"Ce qui m'a choqué, explique-t-il, c'est que le 15 juillet, quand le soleil était revenu et qu'on constatait les dégâts à la Brouck (un des quartiers les plus touchés de la commune, NdlR), on entendait, cent mètres plus haut, un mec qui tondait sa pelouse."

Parce que Trooz est comme coupée en deux : il y a "ceux du haut", installés sur les versants, qui ont reçu le ciel sur la tête sans trop de casse, et "ceux du bas", qui se sont pris à la fois les pluies diluviennes et la montée vertigineuse de l'eau de la Vesdre. Les premiers avaient entendu ce qui s'était passé, mais la vie a continué, presque normalement, décrit le bourgmestre. Les autorités communales ont dû affronter une catastrophe incommensurable et inédite avec 35 ouvriers et employés. Le Centre public d'action sociale (CPAS) est lui passé de 100 à 1 000 dossiers par mois ! Dans le même temps, il a fallu poursuivre la délivrance de passeports, de cartes d'identité, de classiques permis d'urbanisme…

Le bourgmestre s'est senti coincé par deux hordes de mécontents : ceux qui se sentaient abandonnés dans leur terrible malheur et ceux qui protestaient parce que "la commune" les négligeait aussi en n'entretenant pas, comme d'habitude, le petit chemin bordé d'orties qui passe derrière chez eux…

"Ils apparaissent comme des héros et vous êtes une crapule…"

Il encaisse aussi difficilement l'ingratitude de certains sinistrés qui disent toujours que "la commune n'a rien fait" et que "sans les bénévoles flamands", ils ne seraient nulle part. "Par rapport à d'autres qui apparaissent comme des héros, vous êtes une crapule, constate Fabien Beltran avec amertume. Mais ce n'est pas à une commune de rénover les maisons des particuliers. Et même si j'avais 500 ouvriers en plus, je refais celle de qui, moi ? Comment je choisis ?"

Forcément, les Flamands qui viennent chaque week-end de Malines, d'Anvers, de Courtrai ou de la Côte pour manier les sacs de ciment et empoigner les truelles, ont la cote auprès de la population. Les habitants sinistrés ne jurent que par eux. En particulier, l'équipe de Philippe (la TeamEclairs avec des sweats floqués à son nom) ou Helpende Handen, présents sans relâche depuis septembre. Le 18 juin dernier, Juan, pompier ambulancier de Courtrai, s'en félicitait sur la page Facebook "Trooz Entraide inondations juillet 2021" : "Même par une journée si chaude, nos équipes sont de retour au travail pour aider nos compatriotes. […] L'appartement 230 est terminé. Nous continuons ! Nous ne laissons pas tomber les sinistrés. Ils sont notre mission !"

Dans les catastrophes, le meilleur de l’humain côtoie le pire

Sauf que les bénéficiaires ne sont pas tous des sinistrés. Certains opportunistes - pour ne pas dire des requins - ont acheté, en l’état et à bas prix, des maisons ravagées par les eaux qu’ils font désormais retaper par les gentils bénévoles. Sans aucun scrupule. Dans les catastrophes, le meilleur de l’humain côtoie le pire.

Le bourgmestre pianote sur son smartphone. Il ne fouille pas longtemps dans son compte Messenger : des dizaines et des dizaines de messages s'affichent, provenant tous d'un seul et même destinateur. "Il n'arrête pas de me contacter en privé parce que son égout est bouché."

Après les inondations, Trooz s'est très vite rendu compte que son réseau d'égouttage - 33 kilomètres -, rempli de terre et de boue, ne fonctionnait plus, raconte Fabien Beltran. Un problème qui dépasse évidemment la commune, incapable d'y faire face. La Région a été alertée. L'Association intercommunale pour le démergement et l'épuration des communes de la province de Liège a lancé la procédure de marché public et chargé une entreprise de procéder aux travaux. La société Roefs les a démarrés le 26 juin, il y a quinze jours. "Entre le moment où le problème a été signalé et où la solution a été mise en œuvre, il s'est passé neuf mois. Mais pour les gens, c'est la commune qui est en tort et qui traîne."

"On n’a plus de chapiteau, plus de salles, plus de tables…"

Le bourgmestre fait défiler l'écran de son portable : "Regardez, ça n'arrête pas, depuis mars ! 'C'est pas encore fait ? Qu'attendez-vous ?' 'Vous ne répondez pas ?'… Que voulez-vous que je lui dise encore ?"

Même chose pour les commerçants de la Grand-Rue. ils ont enfin pu rouvrir après de longs mois mais ils grognent parce que les trottoirs sont toujours éventrés - ça rebute les clients. "Ils protestent à juste titre mais ils ne savent pas que c'est Proximus qui les a ouverts trois fois : d'abord ils ont oublié de tirer un câble et puis ils se sont trompés."

"Plus on avance, plus on se dit que la sortie du tunnel est encore loin", appuie Joëlle Deglin (PS), échevine en charge de la Culture, du Tourisme et des Comités de quartier. Avancer, c'est faire des projets. Au quotidien, tout reste très compliqué. "On veut organiser un spectacle ? On n'a plus de chapiteau, plus de table, plus de salle… On veut faire une marche Adeps ? Il manque des barrières Nadar…", illustre-t-elle.

Fin juin, Joëlle Deglin a accompagné un groupe de plus de 80 seniors en excursion à la mer du Nord. "À tous les repas, ils reparlaient des inondations, en redécrivant ce qu'ils avaient vécu l'an dernier." Cela reste difficile de passer à autre chose. Surtout si on fait mariner les habitants dans le drame de façon incongrue.

"Distribuer des pommes, des jus de fruits, de l’eau ? On n’en est plus là !"

L'échevine évoque la récente fête des mamans organisée par la commune. Tout était prêt pour passer un bon moment avec les familles. "Dans le parking, je vois des bénévoles qui ont dressé des tables avec des pommes, des jus de fruits, des bouteilles d'eau, qu'ils voulaient distribuer aux gens." Elle les a gentiment remballés. "On n'en est plus là ! On n'a plus besoin de ça. Les gens n'ont pas faim et n'ont d'ailleurs pas eu faim. Quand la Région a arrêté la distribution de repas avec la Croix-Rouge en avril, le CPAS a pris la relève."

Fabien Beltran replonge, amer et songeur, dans ses souvenirs d'il y a un an. La veille du drame, à 22 h 30, il pleuvait fort. Mais les prévisions météo, qu'il consulte, sont rassurantes : "La Vesdre et ses affluents : tendance à la baisse." Il a gardé le message sur son téléphone. "On est allés dormir, l'esprit tranquille. Et puis, deux heures après…"