Les habitants de Trooz refont des projets, un an après les inondations: "On a perdu une année de vie"

Le premier anniversaire de la catastrophe de juillet 2021 réveille des souvenirs douloureux. Comme une gueule de bois. Mais les Trooziens veulent aller de l’avant.

Annick Hovine (texte) et Jean-Christophe Guillaume (photos)
Les habitants de Trooz refont des projets, un an après les inondations: "On a perdu une année de vie"
©JC Guillaume

"Souriez, vous êtes vivants." Il faut être attentif pour remarquer la phrase écrite sur la porte vitrée de cette maison de la place du Marché, cœur battant du quartier du Prayon. L'inscription semble faire écho au malheur qui s'est abattu sur la commune de Trooz, mais elle date pourtant d'avant les inondations, rigole Rachel, propriétaire des lieux. On est ici en contrebas de la Grand-Rue, une petite banlieue campagnarde insoupçonnée depuis la nationale 61. Tout le monde s'y connaît.

Les habitants de Trooz refont des projets, un an après les inondations: "On a perdu une année de vie"
©IPM

L'immeuble de Rachel est en pleine rénovation. "Je l'ai voulue cette baraque. J'ai mis huit ans à la retaper." Le courant n'a mis que quelques heures pour la balayer. Tout était arraché au rez-de-chaussée. En rentrant de son boulot de cuisinière, ce soir-là, la jeune quadragénaire a dû repartir dans l'autre sens, à la nage.

"En fait, ça va être encore mieux qu’avant…"

Alors, la jeune femme n'a "pas lâché l'affaire avec les assurances", jusqu'à ce qu'elle récupère son dû. Elle s'est retroussé les manches pour que ça avance. Sauf les week-ends, où, chanteuse, elle répète dans son groupe de jazz.

Nomade obligée depuis un an, Rachel n'a pas encore réintégré son chez-elle. "Je vis un peu chez mon père, un peu chez mon copain, un peu chez une amie". Elle refuse de se plaindre : "Il y a pire : je pourrais être dans un bidonville à Jakarta."

Aujourd'hui, c'est encore le plein chantier. La jolie rampe d'escalier en fer forgé, élégante et aérienne, qui grimpe jusqu'au premier étage, est recouverte d'une fine couche de poussière de plâtre. C'est Rachel qui l'a fabriquée, avec un copain. Elle recule d'un pas. "En fait, ça va être encore mieux qu'avant", s'enthousiasme-t-elle.

Y a-t-il quelque chose de prévu pour marquer l’anniversaire des inondations ? Peut-être la descente de la Vesdre en radeau ? plaisante-t-elle. Plus sérieusement, ils feront sûrement un "pot de l’amitié" entre voisins.

Rachel avait mis huit ans à retaper sa maison qui a été dévastée en quelques heures par la furie de l’eau.
Rachel avait mis huit ans à retaper sa maison qui a été dévastée en quelques heures par la furie de l’eau. ©JC Guillaume

"Quand on s’est retrouvés, on s’est tous mis à tchouler"

"Ça peut être sur ma terrasse ou dans mon jardin. Ou ici devant, sur la place où on fait venir tout le monde", intervient Nicole (71 ans), habitante du numéro 28.

Ici règne encore très fort l’esprit de village. Le fils de la septuagénaire est traiteur. En fin de semaine, il lui apporte les invendus et Nicole les distribue à qui veut ou à qui en a besoin. Elle attend la livraison de son gaufrier industriel pour refaire des gaufres au spéculoos, au coco, aux amandes…

Le 14 juillet 2021, ici, c'était comme après la guerre, reprend Rachel. "Quand on est redescendus et qu'on s'est retrouvés, on s'est tous mis à tchouler."

Nicole nous entraîne chez elle. "Le lendemain, on était revenus. Et on est restés ! Mais on a dû vivre un an à l'étage." Plâtresse à la main, Elie (73 ans), son mari, menuisier de profession, fignole le plafonnage entre le living et la cuisine. On devine encore le niveau atteint par l'eau sur les briques en haut du manteau de la cheminée. L'entrepreneur traîne un peu ; Nicole voudrait que ça aille plus vite.

Elie, 73 ans, fignole lui-même le plafonnage au rez-de-chaussée de sa maison de la place du Marché.
Elie, 73 ans, fignole lui-même le plafonnage au rez-de-chaussée de sa maison de la place du Marché. ©JC Guillaume

Elle n'arrête pas une seconde. Ponceuse et papier de verre en main, elle redonne vie à des vieux meubles "offerts par les Flamands". La septuagénaire n'avait jamais rencontré des gens aussi altruistes, "aussi acharnés à rendre service". Pour le salon neuf, elle est restée fidèle au Château Prayon, le magasin sur la Grand-Rue.

"On va acheter une barque. Pas une bouée : on ne sait pas nager"

À l'inverse de nombreux Trooziens, le couple est ravi de sa compagnie d'assurances - la bien nommée "l'Ardenne prévoyante". Les châssis doivent encore être remplacés : "Mais le double vitrage, c'est nous qui payons. C'est normal : on n'en avait pas avant."

La crainte que de nouvelles graves inondations se reproduisent ne l'empêche pas de dormir. "On ne s'était pas rendu compte de l'ampleur… On va acheter une barque. Une bouée, ça ne sert à rien, on ne sait pas nager. Aucun des deux, hein Mamour ?" Elie opine, sans s'interrompre. "On a 50 ans de mariage le 25 novembre. On n'est jamais fâchés." Elle ajoute : "Maintenant, c'est le meilleur qui va arriver."

"C’est une année de vie perdue. On a tous pris dix ans"

À 150 mètres de là, rue de l'Église, le docteur Davide Celestri, généraliste, fait toujours ses consultations dans un container posé au fond du jardin. Au lendemain des inondations, il a fallu dare-dare trouver une solution pour que son cabinet médical reste proche de ses patients. "Je dois rendre le container fin août", dit-il avec presque une pointe de regret. "C'était cosy."

Six ouvriers sont à pied d’œuvre dans la maison ravagée par l’eau qui a grimpé à plus de deux mètres. La tonnelle, le barbecue et le mobilier de jardin, pauvres rescapés du désastre, font peine à voir au milieu des herbes folles. Mais la maison, qui abritera désormais 6 cabinets et deviendra "La clinique de l’autisme" reprend fière allure. Le plafonnage est terminé ; le carrelage est déjà posé dans deux pièces ; ça sent le neuf. Plus rien à voir avec la ruine démoralisante, suintant l’humidité, de l’hiver dernier.

La maison du docteur Celestri reprend fière allure. En septembre, il y ouvrira “La clinique de l’autisme”.
La maison du docteur Celestri reprend fière allure. En septembre, il y ouvrira “La clinique de l’autisme”. ©JC Guillaume

Le docteur n’y habitera plus. Avec son mari, il s’installera à Vaux-sous-Chèvremont, à 5 kilomètres d’ici, mais toujours le long de la Vesdre, pour ne pas être trop loin de sa maman restée seule depuis le décès de son papa de 85 ans, en février dernier.

Les mois qui viennent de s'écouler ont décidément pesé. "C'est une année de vie perdue. On n'a pas vécu. On n'a fait que courir après des devis pour les assurances, chercher des documents pour les justifier, remplir des formulaires…", décrit-il. "On a tous pris dix ans." Il l'observe dans sa patientèle. "Depuis deux ou trois mois, les gens craquent. Ils avaient tenu bon mais là, leur vase est plein. Il y a trop de choses à gérer."

À l'approche du 14 juillet, le médecin recommence des insomnies. "Ce n'est plus Bagdad mais la ville garde de grosses balafres. Il y a beaucoup de maisons délabrées, en vente ou à l'abandon : ça maintient un climat de sinistrose."

Mais après cette année entre parenthèses, comme suspendue, "on voit le bout du tunnel", dit le docteur Célestri. "On peut s'autoriser à reprofiter de la vie. On repart sur autre chose en gardant un gros caillou dans la chaussure."

La rue de l’Église a retrouvé un peu de vie. Même si beaucoup reste à faire pour effacer les balafres causées par les intempéries.
La rue de l’Église a retrouvé un peu de vie. Même si beaucoup reste à faire pour effacer les balafres causées par les intempéries. ©JC Guillaume


"On peut se permettre aujourd’hui de faire des projets"

Tourner la page des inondations ? Pour Etienne Vendy (Écolo), président du CPAS de Trooz, "on peut se permettre aujourd'hui le luxe d'avoir des projets". Après l'anéantissement des premières heures, "l'impuissance totale" très vite ressentie face à l'ampleur du drame et la colère de ne pas avoir été aidés à la hauteur de la catastrophe.

La plus grosse tâche du Centre public d'action sociale de Trooz, au cours de l'année écoulée, aura été d'aider les bénéficiaires à s'y retrouver pour se reloger, retrouver une école pour les enfants, faire appel au fonds social… "Cette jungle administrative, c'est abominable pour les gens."

Le CPAS suit les personnes, selon leur rythme. "Les gens sont fatigués, épuisés… par la paperasse. Nos psys sont là pour essayer de les raccrocher, les inciter à remplir leurs papiers. Mais personne n'est égal. Pour certains, ce n'est pas encore possible", poursuit Étienne Vendy.

Le drame de la bague perdue : c’était un cadeau de son défunt mari

Une octogénaire, dont la maison est en train de pourrir, n'a toujours fait aucune démarche auprès de son courtier. "Elle est toujours en train de vous raconter qu'elle a perdu, dans les inondations, la bague offerte par son défunt mari. Il faut l'accompagner là-dedans. Pour elle, c'est encore trop tôt d'entendre parler des dossiers d'assurances."

Il faut s’occuper de ceux qui sont restés, comme de ceux qui sont partis de Trooz. Une loi votée en urgence au fédéral, en juillet 2021, permet au CPAS de continuer à suivre les 300 bénéficiaires qui ont dû être relogés provisoirement hors de la commune suite aux graves intempéries. Les habitants de la Fenderie, à proximité de la rivière, n’ont pas encore pu revenir. La cité est devenue fantôme. Pourra-t-elle être un jour réhabitée ? Les diagnostics Vesdre, en cours pour évaluer les zones avec aléas d’inondations, n’ont pas encore tranché. Et si oui, quand ?

La cellule logement, créée dans la commune, reçoit encore 3 à 4 demandes par semaine. Ce n’est plus la folie d’il y a un an, mais ce n’est pas négligeable. Si on y ajoute le nécessaire suivi psychosocial, la scolarité des enfants et le burn-out administratif, les problèmes à résoudre restent colossaux.

La commune et le CPAS ne sont plus seulement en train de "gérer les misères"

Pourtant, la commune et le CPAS ne sont plus seulement en train de "gérer les misères", insiste Étienne Vendy. "On est persuadés que ce qu'il faut pour nos habitants sinistrés, c'est de l'associatif, du lien, des projets où les gens se rassemblent."

Le terrain de pétanque et la plaine de jeux du parc communal, où l’administration était logée, devront être réhabilités - là ou ailleurs. Une idée de maraîchage collectif est dans les cartons, comme le souhait de faire du Ravel un lieu touristique et verdoyant, qui attire des gens à Trooz. Il y a aussi ce projet de créer une crèche, qui pourra notamment accueillir les enfants de familles monoparentales. Elle sera installée dans l’école du Prayon, qui a perdu 40 % des élèves à la rentrée 2021 - les sinistrés partis en juillet ont scolarisé leurs enfants là où ils étaient établis provisoirement. Ce problème a été transformé en opportunité.

"Le futur est possible dans la vallée", assure, confiant, le président du CPAS.

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