Quelques comportements marginaux et surmédiatisés ont entraîné un rush sur le papier hygiénique.

La merveilleuse histoire du papier toilette industriel remonte à la seconde moitié du 19e, son heure de gloire, à la semaine dernière. Mi-février, la propagation du Covid-19 en dehors des frontières chinoises et son explosion au sein même du pays a commencé à générer des réactions guidées par l'anxiété. Les résidents de certains pays voisins se sont mis à faire des réserves, notamment les habitants de Hong Kong, où l'on a rapporté les premiers achats massifs de denrées de première nécessité, dont des quantités astronomiques de papier molletonné. 

À l'époque, déjà, La BBC rapporte le vol d'une cargaison entière du produit tant convoité par les triades, qui flairent les bonnes opportunités. Le Belge, lui, ne s'emballe pas encore, il ne sent pas vraiment concerné. Mais trois semaines plus tard, alors que la pandémie se précise à l'échelon international, trois sympathiques demoiselles se collent généreusement des mains en pleine figure dans un magasin de Sydney (Australie), pour s'approprier un caddie bourré de papier hygiénique. Un client filme le pugilat, et en moins de deux jours, la fameuse vidéo fait le tour du monde, qui panique littéralement à l'idée d'être au bout du rouleau.


Avec le tabac et l'alcool

Deux éléments conjoints sont avancés pour expliquer ces premières réactions excessives : la peur d'un confinement, et le fait qu'un peu moins de la moitié du papier toilette australien soit importé de Chine, dont les clients ont vraisemblablement redouté une baisse drastique de la production. 

Tout cela n'a cependant plus aucune importance. Les jours qui suivent la diffusion de ladite vidéo, d'importantes hausses d'achat sont recensées aux Etats-Unis et au Canada où "les gens capotent comme des moutons". Certains magasins fixent des quotas, d'autres stockent le "PQ" avec l'alcool, les cigarettes et les lames de rasoir. Deux ou trois situations dégénèrent à nouveau et se retrouvent à leur tour sur la toile. 

Longtemps réduit aux bas usages, le petit carré de papier accède enfin à la célébrité. Qu'il soit double couche ou parfumé, les innombrables spécialistes de la question en font un "symbole d'hygiène" et de propreté, "un moyen de reprendre le contrôle" face à un phénomène qui nous échappe, une "icône" qui marque les esprits parce qu'elle est "volumineuse et donc rassurante". En Belgique, Carrefour observe une "hausse importante" des achats de première nécessité, dont notre petit héros en papier. Delhaize chiffre même cette augmentation à "60%", mais tous deux se veulent rassurants : "Il n'y a pas de pénurie. Le rush sur les supermarchés complique le réapprovisionnement des rayons et les stocks des magasins sont limités, mais nos entrepôts sont pleins à craquer. Il nous faut juste un peu de temps, un jour, parfois deux, pour réapprovisionner les entités".

Pas d'hystérie, un égoïsme

Tous les spécialistes que nous avons interviewés s'accordent par ailleurs sur un point : si les premières vidéos avaient mis en scène des affrontements pour des boîtes de cassoulet. Il y a de fortes chances que nous soyons tous en train de stocker des fayots. "Le sentiment de peur est social" analyse Olivier Klein, professeur de Psychologie sociale à ULB. "On recourt souvent aux informations sociales pour savoir s'il faut avoir peur de quelque chose ou non. Si on voit tout le monde acheter du papier toilette, on se dit qu'il y a des raisons de craindre une pénurie." Un comportement a priori irrationnel, devient alors rationnel. On ne peut plus parler d'hystérie collective, mais d'égoïsme raisonné. 

"C'est le même mécanisme de base que celui qui fait que l'on va avoir tendance à entrer dans un restaurant déjà bien rempli" ajoute son confrère de l'UCLouvain, Gordy Pleyers. "On se base sur ce que fait autrui. Et quelque part, c'est compréhensible, l'être humain doit prendre des décisions en permanence, il ne sait pas tout le temps peser le pour et le contre, alors il utilise parfois des raccourcis, qui sont encore renforcés par l'effet de stress". Les médias ont un goût pour les événements qui sortent de l'ordinaire, les personnes angoissées cherchent de l'info, et tout cela s'auto-alimente. Ce qui fait parfois circuler des rumeurs curieuses. Il a un temps été question sur internet que les Chinois utilisent du papier toilette pour fabriquer des masques de protection. Si vous voyez votre voisin s'enrouler la tête de papier hygiénique, n'hésitez-pas à lui dire que le ridicule ne tue pas, mais le virus bien.