"Je ne réagis pas souvent mais, dans le cas présent, je ne pouvais pas me taire", annonce d'emblée Michel Goovaerts. "Dire que nous avons attendu 1h30 après les incidents pour intervenir est tout à fait faux", poursuit celui qui, en tant que chef de corps, gère les 2.600 collaborateurs de la zone Bruxelles-Capitale-Ixelles. "Les décisions ont été prises avec le bourgmestre et mes officiers en temps réel. Nous suivions tout en direct car nous avons des caméras partout."

S'il est si agacé, c'est parce que Michel Goovaerts a pris connaissance, sur LaLibre.be, du témoignage anonyme d'un policier qui affirme que le bourgmestre de Bruxelles a traîné, dimanche, à la fin de la manifestation Black Lives Matter, avant de donner l'ordre d'intervenir alors que les forces de l'ordre étaient caillassées et que des magasins étaient pillés.

"Certains policiers syndicalistes voudraient qu'on applique le 'law and ordrer' au moindre incident, qu'on fonce dedans", regrette le chef de corps. "Ils plaident pour la tolérance zéro. Ce n'est pas comme ça qu'on gère une manifestation. Dès qu'il y a dégradation, on doit être prêt à intervenir. Mais il faut toujours peser le pour et le contre. Parfois, l'intervention peut causer encore plus de dégâts, alors que les membres du service d'ordre interne à l'événement peuvent assurer une bonne gestion négociée de l'espace public. Mais soyez certain que, quand un policier est caillassé, il ne doit pas demander l'autorisation pour intervenir, il peut réagir."

Michel Goovaerts, chef de corps de la zone Bruxelles-Capitale-Ixelles © BAUWERAERTS DIDIER

Avec 30 ans d'expérience au compteur, Michel Goovaerts ne gérait pas sa première manifestation ni ses premiers débordements, loin de là. "Mais cette intervention-ci fut particulièrement compliquée. C'était même une des manifestations les plus difficiles de ma vie. Elle était considérée à haut risque, on le savait".

Il évoque un événement à gérer en trois temps.

D'abord, le rassemblement en tant que tel à la place Poelaert, "avec un thème particulier pour nos hommes vu les circonstances de la mort de George Floyd".

Ensuite, la dislocation. "Nous savions que beaucoup de personnes se dirigeraient vers le Parc royal et la Gare centrale. Mais les autres points critiques aux alentours étaient nombreux : le siège du MR, les statues de Léopold II, l'avenue Louise, le centre-ville..."

Enfin, la remontée de certains fauteurs de troubles particulièrement agités par la rue de Namur vers la chaussée d'Ixelles, où la police a dû intervenir. "Il faut le temps de s'organiser, de se déployer et d'intervenir face à des gens qui courent dans toutes les directions entre la chaussée d'Ixelles, le boulevard de Waterloo et l'ambassade américaine, en passant d'une rue à l'autre", reconnaît Michel Goovaerts. "La coordination sur le terrain n'est pas simple. Il faut aussi garder des forces dans les autres endroits, pour assurer un maintien de l'ordre. A la Porte de Namur, j'ai signalé que les gaz lacrymogènes et que l'auto-pompe pouvaient être utilisés."

Le chef de corps remettra un rapport des événements aux bourgmestres de Bruxelles et d'Ixelles ainsi qu'au ministre de l'Intérieur. "Toutes les décisions prises figureront dans ce 'journalier'", assure le chef de la police bruxelloise.

Mais comment explique-t-il que des policiers livrent des témoignages qui, à l'entendre, sont contraires aux faits qui se sont déroulés dimanche ? Michel Goovaerts répond : "Il y a une très grande frustration chez nos policiers suite aux affaires "Mehdi", "Adil", "le migrant soudanais", les violences policières aux Etats-Unis, un récent reportage de la RTBF sur le harcèlement sexuel à la police... Les interpellations pour non-respect des mesures Covid ont aussi dégradé les relations avec la population. Désormais, chaque intervention est filmée par le public, et généralement en la décontextualisant totalement. Il n'y a pas un jour sans qu'on soit taxés de racistes. Lors de la manifestation de dimanche, on a atteint le seuil de frustration. On en demande beaucoup aux policiers. Je comprends que certains ne soient pas contents et le manifestent. Mais je tiens à ce que la vérité soit respectée. Il ne faut pas exagérer..."